
Personne Morale
Justine Augier
Actes Sud
ISBN : 978-2-33019-591-5 Septembre 2024
304 pages
De façon souvent confuse, Syrie et Lafarge nous disent quelque chose. On a le souvenir d’une usine, de la guerre civile, d’un embargo. On croit savoir qu’il y a des juges, mais y a-t-il eu un procès ? Et c’était quand, tout cela ?
Justine Augier, dans un récit époustouflant, va tout remettre d’aplomb et la recherche d’infos va nous confirmer qu’un procès en correctionnelle est prévu fin 2025.
Retour sur les faits : le cimentier Lafarge a maintenu coûte que coûte l’activité de son usine de Jalabaya en Syrie jusqu’en septembre 2014. Maintenir coûte que coûte l’activité signifie que la cimenterie a continué de tourner en temps de guerre, a financé le terrorisme de Daech et a mis en danger la vie des salariés syriens. Les salariés européens avaient quitté Jalabaya depuis longtemps.
Au vu de ces faits, une poignée de jeunes femmes, avocates, juristes, stagiaires, vont consacrer leur temps et leurs connaissances à rendre tangible la notion de responsabilité et à lutter contre l’impunité des puissants. Ces jeunes femmes, Marie-Laure, Tracy, Sarah, travaillent au sein des associations Sherpa et ECCHR. Avec ces jeunes femmes, il y a aussi Dorothée Myriam Kellou, pigiste à France 24.
Le but de ces jeunes femmes et de 11 anciens salariés syriens a été de déposer en 2016 une plainte contre Lafarge, sa filiale syrienne et ses dirigeants.
Le mémorandum de plus de 60 pages porte sur l’exploitation abusive du travail d’autrui, les conditions de travail indignes, la mise en danger d’autrui, le financement d’entreprises terroristes et la complicité de crime contre l’humanité.
C’est ce combat dont parle le récit de Justine Augier, en traitant en parallèle l’avancée des plaintes et l’historique de la cimenterie de Jalabaya. À aucun moment la lecture du récit est fastidieuse. Il est sidérant, surtout quand le pot de terre se bat contre le pot de fer.
À force de talent et d’abnégation, ces jeunes femmes vont faire vaciller le pot de fer. Rien n’est acquis. Les procédures sont toujours dilatoires et toutes les ficelles sont bonnes pour retarder et encore retarder la mise en place d’un procès.
Pour la batterie d’avocats au service de Lafarge et des puissants, il semble plus jouissif de malaxer la procédure et d’oublier la réalité de la plainte.
Dans nos années 2025, où l’état de droit est attaqué régulièrement, cela fait réfléchir.
Ce qui fait aussi réflexion concerne aussi qui fait quoi.
Les femmes sont juristes, stagiaires, avocates et cherchent la vérité. Les hommes sont des puissants, des avocats procéduriers. Réducteur ? Il ne semble pas. Les exemples sont légion dans ce récit.
Saisissant et salutaire.
Rendez-vous fin 2025 pour un procès sûrement retentissant.

Justine Augier, née en 1978 à Paris, est une romancière, essayiste et traductrice française. Justine Augier est la fille de Marielle de Sarnez et de Philippe Augier. Elle est diplômée de Sciences Po. Elle s’engage aussitôt dans l’humanitaire. Au sein de l’ONG Acted, elle est chargée des projets pour l’Afghanistan
Elle suit son conjoint lors de ses affectations à l’international. Elle réside cinq ans à Jérusalem . En 2013, après avoir exploré les différents quartiers de la ville, elle publie un portrait sur Jérusalem.
Elle reçoit le prix Fénéon en 2011, pour son roman En règle avec la nuit[.
En 2017, elle publie une enquête sur Razan Zaitouneh, avocate syrienne enlevée en 2013 à Douma près de Damas.
En 2024, elle publie le récit Personne morale, inspiré par le scandale Lafarge (le cimentier français est mis en examen pour avoir versé des millions d’euros au groupe terroriste Daesh via une usine en Syrie.) La chercheuse et critique Tiphaine Samoyault salue un « récit haletant ».


















