Archives pour la catégorie Premier Roman

La passagère d’Amélie Fonlupt. Payot Rivages. 💛💛

Il est des livres qui ne sont que de passage.
Le livre d’Amelie Fonlupt fait partie de cette catégorie . Et son titre La passagère confirme cette impression.
Passager : Celui où celle qui est de passage, qui ne fait que passer
Mamé, grand mère capverdienne s’est exilé en France dans les années 1960 avec sa fille Reine. Mamé est revenue au Cap Vert. Pas Reine qui est restée vivre en banlieue parisienne. Des enfants sont nés dont Lena qui est la narratrice de ce roman.
Ce roman retrace la vie de trois générations de femmes exilées en France. Pour chacune le déracinement est une épreuve
Autant j’ai aimé les 50 premières pages qui se passent au CapVert, autant j’ai eu du mal ensuite.
J’ai eu l’impression que l’ensemble été survolé avec les passages obligatoires pour parler de l’exil, du déracinement. A force de survoler, l’émotion disparaît et reste des personnages convenus que ce soit Madame Patrick ou encore Monsieur et Madame chez qui Reine travaille.
La passagère aurait pu être un prémice à la transmission. Mamé, Reine et Lena auraient pu être ces liens.
Malheureusement elles ne sont que de passage,


Des printemps en Bretagne de Jean Michel Boulanger. Editions Goater. 💛💛💛

Passant quelques jours de randonnée dans le Cap Sizun et la Cornouaille, rien de mieux que des lectures régionales pour un peu s’imprégner de l’histoire de la région.
La propriétaire du gîte que nous louions été originaire de Douarnenez et nous raconta succinctement l’histoire de ce port, ses conserveries de sardines au début du 20ème siècle , sa mairie communiste, ses femmes en grève en 1924 et cet esprit  » rouge  » toujours présent.
Un tour dans une librairie à Audierne et le libraire nous conseille le roman de Jean Michel Boulanger : Des printemps en Bretagne.
C’est un premier roman écrit par un maître de conférence en géographie et aussi un vice président du Conseil Régional de Bretagne.
C’est parfois didactique mais c’est toujours intéressant et éclairant sur Douarnenez et la Bretagne dans les années 1920.
Francois Tanguy est un jeune garçon qui vit avec sa famille paysanne près de Guingamp. La guerre de 14 aura semé l’effroi dans la famille avec des frères qui ne reviendront pas et une mère qui mourra de chagrin.
Suite à ces études à Rennes, il décroche un poste de professeur auprès des élèves de l’école de pêche de Douarnenez.
En vivant à Douarnenez il va être confronté au communisme libertaire, aux prémices du féminisme avec l’élection d’une sardiniere au conseil municipal.
Il sera confronté aussi à son propre pacifisme suite à la tragédie de la guerre, sans oublier la place du catholicisme en Bretagne.
A côté du personnage fictionnel de François, prend place un personnage haut en couleurs : Flanchec maire communiste de Douarnenez, avec ses ombres et ses lumières.
En tout cas quand vous arpentez les rues et venelles de Douarnenez, vous êtes emprunt d’une certaine gravité vis à vis du combat qu’ont mené les sardinières.
Il en reste des traces comme cette peinture sur l’une des maisons de la place du Sémaphore.
Et savez- vous qu’à Douarnenez tous les magasins sont fermés le dimanche. Souvenir d’une ville militante.


Watergang de Mario Alonso. Le Tripode. 💛💛💛💛

Mario AlonsoEAN : 9782370553126
LE TRIPODE (06/01/2022) 222 pages.

Watergang est un premier roman original et déroutant.
Par la forme de son roman Mario Alonso nous déconcerte. le titre du chapitre nous indique qui sera le narrateur des quelques pages qui vont suivre. Toujours des chapitres courts.
Donc nous connaissons le narrateur pour chaque chapitre. Quand le chapitre a pour titre Kim, Paul, Julia , Jens, John on est dans un univers connu.
Par contre quand le narrateur devient Middelbourg, roman, action, Nous, lande ou canal, on rentre dans un autre monde.
Et c’est là, toute la réussite de se premier roman.
Marion Alonso nous invite à prendre un tout. Autour des personnages le lieu du Watergang est primordial; dédale de fossés et d’ouvrages de drainage du polder
Entre polders et canaux la petite ville de Middelbourg rêve d’ailleurs. Un ailleurs que l’on peut deviner : les côtes anglaises.
Dans cette petite ville, un garçon de 12 ans : Paul. Il vit avec sa mère divorcée et qui travaille dans un supermarché. Il a une grande soeur qui est enceinte.
Milieu social simple. Des vies un peu esquintées.
Et dans cette grisaille, les rêves de Paul : il veut devenir écrivain. Il noircit des cahiers en courant le Watergang.
En faisant parler les personnages et les lieux , Mario Alonso crée une atmosphère naturaliste proche du cinéma des années 50.
Chacun est en recherche d’identité, de reconnaissance.
Est il possible de s’évader du polder, du Watergang. Ce polder, sous le niveau de la mer, entouré de digues. Les côtes anglaises sont elles un mirage. Ou peut on espérer, envisager une autre vie.
L’auteur esquisse des réponses.
La plus originale : les changements d’identité . Paul devient Jan quand il se voit écrivain. Kim devient Birgit pour Paul. Julia la maman devient Super.
Ces personnages pour lesquels l’auteur a une tendresse particulière. Tendresse qu’il nous transmet pour faire de ce premier roman une réussite


« Dans sa tête il y a du vent qui se forme et qui a besoin d’un nouveau couloir pour circuler. Je ne fais qu’exprimer avec des mots ce que son corps exprime pendant son sommeil. Et ce que son corps dit Jens le pense  » ( page 221 )



Né quelque part en Espagne dans les années 60, Mario Alonso arrive en France et se destine à être handballeur professionnel. Il change bientôt d’avis et devient guitariste dans un groupe de New Wave, puis vendeur de manteaux de fourrures et photographe dans une agence publicitaire, avant de se tourner vers le livre, à cause des écrivains américains qui ont fini par le pervertir. Il publie en 2021 Lignes de flottaisons, un recueil d’aphorismes rafraîchissants édité en Belgique par Le Cactus inébranlable. Un second opus est prévu en 2023. Aujourd’hui, l’auteur s’est fixé un nouvel objectif, écrire des romans paysages. Watergang est sa première vague.

Watergang

L’anarchiste qui s’appelait comme moi de Pablo Martin Sanchez. Zulma La Contre-allée. 💛💛💛💛💛

Quelle magnifique idée littéraire et fictionnelle !
Rechercher son homonyme sur Internet.
C’est ce qu’a fait l’écrivain espagnol Pablo Martin Sanchez.
Pablo Martin Sanchez a écrit l’anarchiste qui s’appelait comme en 2012 et son roman vient d’être traduit aux Editions Zulma et La contre-allée.
Pablo Martin Sanchez est connu pour être le traducteur en espagnol de Raymond QueneauDelphine de Vigan ou Hervé le Tellier.
Il fait aussi partie de L’Oulipo. L’Oulipo a pour but de découvrir de nouvelles potentialités du langage et de moderniser l’expression à travers des jeux d’écriture.
Donc Pablo Martin Sanchez tape son nom sur google et au milieu d’un nombre important d’intrants , il découvre son nom dans le dictionnaire des anarchistes espagnols .
3 petites lignes dans un article consacré à l’anarchiste Enrique Gil Galar : « Capturé, il fut condamné à mort et exécuté avec d’autres militants, comme Julian Santillan Rodriguez et Pablo Martin Sanchez « .
« Membre d’un groupe d’action, Enrique Gil Galar participa le 6 et 7 Novembre 1924 à l’expédition de Vera de Bidasoa au cours de laquelle une centaine de camarades venus de France étaient entrés en Espagne « 
Pablo Martin Sanchez se lance dans l’investigation et recherche documents et informations concernant cet homonyme ayant vécu au début du 20éme siècle. tout cela se concentrera à Barracaldo dans la banlieue de Bilbao.
Il rencontrera Térésa, une vieille femme de 90 ans, qui est la nièce de l’anarchiste Pablo Martin Sanchez et qui lui permettra de dérouler le fil menu de la vie de l’anarchiste.
Mais comment démêler le vrai du faux, entre récit historique et fiction ?
Il est évident que c’est jubilatoire pour Pablo Martin Sanchez de nous entrainer entre fiction et réalité. Et il le fait diantrement bien !
Il profite des interstices inconnus de la vie de Pablo Martin Sanchez pour nous immerger dans le Paris du début du 20ème siècle : les quartiers populaires , les années folles mais encore les petits commerces et les linotypistes.
Une capitale dans laquelle grenouille les anarchistes de tous poils et plus spécialement espagnols.
Car c’est aussi la grande réussite de ce roman : nous faire découvrir une partie de l’histoire espagnole en ces années 1920. Nous connaissons plus de l’Espagne la période la guerre civile de 1936. Elle a pourtant été précédée par la dictature de Miguel Primo de Rivera qui a écrasé ces rêves anarchistes et libertaires. des rêves précurseurs de ce que seront le Pays Basque et la Catalogne.
Enfin comment ne pas être touché par ces engagements jusqu’à la mort ?
Je suppose que Pablo Martin Sanchez l’écrivain a du cheminer longuement auprès de Pablo Martin Sanchez l’anarchiste. Un cheminement qui se poursuit 10 ans après la naissance du roman avec son édition en France.
J’ai rencontré Pablo Martin Sanchez à la Fête du livre de Bron en Mars 2022.
Il était toujours imprégné de ce roman et de ce cheminement.
Sa dédicace : » Cette histoire du passé qui parle bien du présent. »
Le cheminement de deux homonymes à 100 ans d’écart mais qui parlent d’une même voix .
Un livre qui parle d’aventure, d’Histoire, d’amour et de convictions.
Je vous le recommande chaudement.

Pablo Martín Sánchez est un écrivain diplômé en art dramatique de l’Institut de théâtre de Barcelone, docteur en langue française et en littérature de l’université Lille-III et docteur en littérature comparée de l’université de Grenade.
Il a travaillé entre autres comme lecteur, correcteur, libraire.
Il traduit du français à l’espagnol.
Auteur de contes (Frictions, Éditions la Contre Allée, 2011) et d’un roman (L’Anarchiste qui portait mon nom, Acantilado, 2012).
En 2014, il devient le premier membre espagnol de l’Oulipo.

Pablo Martin Sanchez 1924

Un long, si long après midi d’Inga Vesper. Editions de La Martinière. 💛💛💛

Un long, si long après midi a tout du polar classique des années 60 aux États Unis. Tout est raccord jusqu’à la couverture du livre représentant l’American Way of Life au travers de la cuisine d’un pavillon américain d’une banlieue résidentielle de Santa Monica.
L ‘American Way of Life s’étale sans vergogne dans ce pavillon. Une famille riche, blanche, des enfants, une femme au foyer, une belle pelouse, de magnifiques géraniums, des haies taillées au cordeau, et une bonne noire comme femme de ménage.
Tout est en bonne ordre dans la famille de Joyce , Franck et des enfants Barbara et Lily.
Et immanquablement ce vernis va se craqueler. Joyce va disparaître et ce qui paraissait une vie rangée va voler en éclat.
Car l’ American Way of Life des années 1950/ 1960 se traîne quelques boulets , comme la condition des femmes, la condition des Noirs.
C’est la grande réussite du roman d’Inga Vesper. Sous couvert d’enquête policière, Inga Vesper ausculte la société américaine et ses inégalités.
La lutte pour les droits civiques n’en est qu’à ses premiers balbutiements mais déjà on voit poindre les combats pour l’égalité des femmes et des Noirs.
Le combat de Joyce et de Ruby pour être libres est au coeur de se roman policier fait d’apparence et de faux semblants.
Bien sûr qu’il y aura un coupable et la construction policière est parfaite. Mais est ce le plus important dans ce roman ?
Ce roman est révélateur de l’Amérique des années 60 et de ses turpitudes mais aussi des besoins de libertés,d’élévation de ceux qui sont englués dans l’American Way of Life.
Premier roman d’une belle justesse.

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Inga Vesper est journaliste et écrivaine, auteure de roman policier.

Elle a déménagé d’Allemagne au Royaume-Uni pour travailler comme aide-soignante, avant que l’envie d’écrire et d’explorer ne l’amène au journalisme scientifique. Elle est titulaire d’une maîtrise en gestion du changement climatique du Birkbeck College à Londres.

Inga a travaillé et vécu en Syrie et en Tanzanie, mais est toujours revenue à Londres, car il n’y a pas de meilleur endroit pour trouver une bonne histoire que le pont supérieur d’un bus.

« Un long, si long après-midi » (« The Long, Long Afternoon », 2021) est son premier roman.

Ultramarins de Mariette Navarro. Quidam Editeur. 💛💛💛

Quel livre étrange qui nous invite au pas de côté et au lâcher prise.
Quel livre étrange où une femme est commandante d’un cargo sur lequel elle dirige 20 hommes .
Ce cargo de containers relie l’Europe aux Antilles.
L’habitude du trajet , chacun à son poste .
Et puis la demande incongrue des 20 hommes de bord : se baigner au milieu de l’Océan. Et la commandante dit oui. le pas de côté .
Le pas de côté d’une commandante qui accepte la demande incongrue.
Le pas de côté d’une baignade dans un océan de vagues et d’inconnus
le pas de côté d’un cargo que l’on arrête dont on coupe les radars et que l’on fait disparaitre temporairement.
La commandante n’est plus commandante. Les hommes ne sont plus marins . le cargo est à l’arrêt.
Tous ont ralenti le temps de ce qu’ils sont . Ils ont accepté de lâcher prise.
Et ce lâcher prise ouvre sur la poésie, le mystère, le vertige.
Sont ils réellement 20 marins qui vont se perdre dans une brume inattendue s’étendant sur le Tropique ,
Comment envisager qu’un cargo prenne son indépendance et décide de ralentir.
Ralentir , prendre du temps, le leitmotiv de ce court roman dense comme cet océan, ce cargo et cette vie de marin.
un joli moment de lecture.

Après des études de lettres modernes et d’arts du spectacle, Mariette Navarro est formée en tant que dramaturge à l’école du Théâtre national de Strasbourg (2004-2007).

Elle est d’abord dramaturge auprès de Dominique Pitoiset au Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine pour la création de Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee (2009) et Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller (2010), auprès de Matthieu Roy pour Qui a peur du loup ? de Christophe Pellet (2011) et auprès de Caroline Guiela Nguyen pour Se souvenir de Violetta (2011), Elle brûle (2013) et Le Chagrin au Théâtre national de la Colline.

Mariette Navarro travaille comme dramaturge pour différents théâtres et compagnies, fait partie de comités de lecture, et du collectif d’artistes de la Comédie de Béthune depuis 2014. Elle est associée aux Scènes du Jura (scène nationale) pour la saison 15-16, et au théâtre de l’Aquarium pour la saison 17-18.

Elle co-dirige la collection Grands Fonds chez Cheyne éditeur.

Elle intervient régulièrement dans les écoles supérieures d’art dramatique (ENSATTESADCNSAD).

Elle écrit notamment pour les metteurs en scène Matthieu Roy (Prodiges®), Caroline Guiela Nguyen (Elle brûle), Anne Courel (Les feux de poitrineFrançois Rancillac (Les hérétiques), Hélène Soulié (Scoreuse) , et la chorégraphe Marion Lévy (Les Puissantes, Et Juliette, Training)..

Extraits d’un interview de Mariette Navarro sur France Culture

« La notion du temps est un sujet qui m’obsède et qui fait que, j’aurais très bien pu faire ce voyage en cargo  et ne pas écrire dessus, il n’y avait aucun enjeu documentaire, mais l’idée du temps qu’on peut voler à nos quotidiens, aux injonctions, le temps de présence à bord d’un bateau fait tout disparaître : on n’a plus de réseau, plus accès aux bombardements d’internet, et finalement, deux semaines à bord d’un cargo, c’est comme une retraite dans un monastère. » 

« Au début l’impulsion première de l’écriture du livre, le premier personnage qui apparaissait, était ce collectif d’hommes qui se jetait à l’eau, cette image de liberté absolue : on plonge, et on plonge ensemble. Mais très vite, j’ai eu l’intuition qu’il y avait quelqu’un au-dessus de ces hommes, et qui regardait cette scène, mais je ne savais pas qui. Puis, j’ai pris la décision, de façon plus consciente, que ce serait une femme. J’avais envie, comme premier décalage par rapport à la réalité, de faire que le commandant du bateau soit une femme, et cela a changé tout l’imaginaire du texte, en redistribuant les cartes des relations de pouvoir, de travail, et de désirs. »

Ubasute d’Isabel Gutierrez. La fosse aux ours. 💛💛💛

Ubasute par Gutierrez

Voici un premier roman très original. Cet opuscule de 120 pages tire son nom Ubasute, d’une tradition ancestrale japonaise qui voulait que l’on abandonne en montagne une personne âgée et malade..
Isabel Gutierrez va mettre en situation Marie , la maman malade et son fils Pierre.
Marie a conscience que sa dernière heure approche.
Elle demande à son fils Pierre de la porter auprès d’une roche et d’une grotte et de l’abandonner. Littéralement la porter dans une chaise sanglée sur le dos.
Ce sera pour Marie la dernière fois qu’elle pourra parler à son fils.
Parler n’est pas le mot juste . C’est plus parler en silence.
« Puisque nous allons ensemble, mon fils, sans que nos regards se croisent, puisque c’est le moment du départ et celui des dernières enjambées, à toi à qui j’ai appris à marcher et à pédaler, je parlerai en silence, je calerai le rythme de ma langue sourde, marche de vers iambiques, à la longueur de tes pas . Nous traverserons le temps du paysage ensemble.  » ( Page 28 )
Ce voyage intérieur sera l’occasion pour Marie de revisiter sa vie , que ce soit auprès de ses grands parents, de son mari, de ses enfants.
Tout cela est écrit dans une belle langue poétique qui nous touche dès la première ligne par sa vérité et sa sincérité.
Chacun peut s’identifier à un enfant , un parent. Tout cela peut nous être très proche.
Reste néanmoins un sentiment de trop plein, comme si Marie devait tout revisiter. Et cela au détriment de la relation avec son fils.
Enfin quel poids fait porter ( au propre comme au figuré) Marie à son fils qui est l’élu pour abandonner sa mère.
L’Ubasute tradition japonaise peut elle être transposée telle quelle dans la société occidentale ?
Ces points abordés, le récit d’Isabel Gutierrez demeure très fort et émouvant.
Un beau premier roman.

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Isabel Gutierrez est une écrivaine française. Elle enseigne la littérature et le cinéma à Grenoble.

L’Evangile des Anguilles de Patrick Svensson. Seuil. 💛💛💛💛

L'Evangile des Anguilles par Svensson

Le titre énigmatique du livre ainsi que la phrase l’accompagnant ( Histoire d’un père, d’un fils, et de la créature la plus mystérieuse du monde animal ) m’ont donné envie de me lancer dans le livre de Patrick Svensson. Bien m’en a pris !
Le livre de Patrick Svensson est un concentré sur la vie des anguilles mais aussi la mise à nu de la relation entre l’auteur et son père. le livre basculant avec bonheur de l’un à l’autre.
Pour qui ne connaît pas sur le bout des doigts la vie de l’anguille, le premier chapitre en quelques pages nous rappelle ce qu’est la vie de l’anguille. Je fais court.
Elle nait au milieu de L’Atlantique dans la Mer des Sargasses. Elle a la forme d’une petite feuille de saule qui va se laisser dériver jusqu’aux côtes européennes où elle devient une civelle. Devenue civelle elle remonte fleuves, rivières et étangs en se transformant en anguille. Là, elle restera des années avant de vouloir se reproduire. Et pour se reproduire elle reprendra la direction de la Mer des Sargasses, où reproduction faite, elle mourra.
Patrick Svensson a vécu son enfance en Scanie dans le Sud de la Suède, et le Sud de la Suède est l’un des lieux de vie de l’anguille. Enfant, avec son père, il allait régulièrement pêcher les anguilles.
Simultanément l’auteur va nous révéler l’aventure scientifique de l’anguille et la relation intime avec son père .
Par petites touches délicates, Patrick Svensson va nous dévoiler comment les mystères de l’origine de l’anguille parle du mystère que chacun porte en soi :celui de notre propre origine et du sens même de la vie.
Avant d’en arriver aux dernières pages du livre, bouleversantes, nous aurons appris qu’Aristote pensait que les anguilles se créait elle même à partir de la vase, que Freud à disséquer en vain les anguilles afin de leur trouver un sexe!
Tout aussi sérieusement , aucun scientifique n’a trouvé une anguille adulte dans la Mer des Sargasses. Et pourtant.
Depuis 20 ans il est indéniable que l’anguille nous quitte. Elle est un marqueur important de la sixième extinction de masse . Pourtant l’anguille paraît éternelle, elle existe depuis que le monde est monde. Elle peut rester hors de l’eau des heures paraître morte et ressusciter au contact de l’eau.
L’anguille reste un animal dont nous ne connaissons pas grand chose. Il faut croire…. comme pour notre propre origine.
L’ Évangile des Anguilles, un titre on ne peut mieux trouver pour nous parler des hommes.

Patrik Svensson, né en 1972, a grandi dans une petite ville du nord-ouest de la Scanie, dans le sud de la Suède, non loin de ce qu’on appelle souvent « la côte des anguilles ». Passionné dès son enfance par le monde naturel et animal, il a fait des études de littérature puis est devenu journaliste, spécialisé dans les arts, la culture mais aussi la recherche scientifique. Best-seller traduit dans plus de 30 pays et lauréat du prix August, le « Goncourt » suédois, L’Évangile des anguilles est son premier livre.

Requiem pour une république de Thomas Cantaloube. Série Noire Gallimard. 💛💛💛💛

Requiem pour une République par Cantaloube

Requiem pour une république  est le premier roman policier et politique de Thomas Cantaloube. Il est suivi d’une suite Frakas qui est sorti en avril 2021. Les deux livres peuvent se lire indépendamment l’un de l’autre bien que les personnages soient récurrents.  Chaque roman à sa propre histoire et se clôt.
Le premier roman Requiem pour une république se situe entre 1959 et 1961 à Paris..
A l’automne 1959 un avocat algérien  lié au FLN est assassiné à Paris. Mais cet assassinat tourne à la tragédie car toute la famille sera décimée soit 5 personnes.
Trois personnages principaux et récurrents sur les deux romans sont à la recherche du meurtrier.
Tout d’abord Luc Blanchard, jeune flic du Quai des Orfévres, puis Antoine Carrega , ancien résistant, corse , en accointance avec le Milieu,  enfin Sirius Volkstrom, ancien collabo et réalisateur des basses oeuvres de la Préfecture de police et de Maurice Papon.
A partir de ces trois personnages principaux, Thomas Cantaloube va nous immerger dans ces années 1960 marquées par la guerre d’Algérie.
Tout le talent de Thomas Cantaloube réside entautre dans sa faculté à interagir entre la fiction et la réalité.  L’une ne prenant pas le pas sur l’autre. Et de passer du bureau de Maurice Papon à celui de François Mitterand, tout en n’oubliant pas d’aller à un meeting de Michel Debré et de saluer Charles Pasqua.
L’écriture est cinématographique,  les décors nous rappellent les noirs et blancs des films des années 50 . ( d’ailleurs Alfred Hitchcock saura se rappeler à votre bon souvenir )
Toutes les arrières salles de bar sont louches à souhait, les arrondissements de Paris quittent de pluie et de nuits.
En plus de ce talent d’ecriture, Thomas Cantaloube nous rappelle qu’ il est un ancien journaliste de Mediapart. Tout est documenté et sourcé.  Et au delà du roman policier, apparaît le roman politique.
Ces années 1960 sont les premières années de cette cinquième république  qui nous régit toujours.  Ces années soixante qui sont  peut-être les germes du racisme et de l’immigration des années actuelles.
En synthèse,  un grand plaisir de lecture policière et en même temps un regard acéré sur ce monde politique qui nous gouverne,.
Nous retrouverons les mêmes protagonistes dans Frakas.  Nous sommes 1 mois plus tard et l’Afrique et le Cameroun les attendent : guerre du Cameroun  , naissance de la Françafrique , meurtre…..
Policier, politique le même cocktail, le même plaisir.

https://www.telerama.fr/sites/tr_master/files/styles/simplecrop1000/public/illustrations/thumbnails/cantaloube_thomas_cfrancesca_mantovani_gallimard.jpeg?itok=boHRcGVZ

Migrations de Charlotte McConaghy. JC Lattès. 💛💛💛 💛

Migrations par McConaghy

Nous sommes dans quelques années sans savoir précisément laquelle. La sixième extinction de masse a commencé. Exit les lions, les loups, les corbeaux. Régulièrement une espèce disparaît. Les poissons ont disparu des océans presque totalement. Les oiseaux ont déserté le ciel.
Pourtant il semble que l’oiseau migrateur le plus endurant résiste.  Il s’agit de la sterne arctique. Celle-ci migre tous les ans de l’Arctique aux confins de l’Antarctique en suivant les côtes africaines ou sud-américaines. Durant son périple elle engloutit des bancs de petits poissons.
Franny Stone est une jeune femme incapable de se fixer. D’Australie en Irlande, elle a toujours été subjuguée par la mer, les oiseaux. Un baûme sur les pertes qui ont bouleversé sa vie.
Sans en connaître la raison au début du roman, nous suivons Franny au Groenland où elle suivre la migration des serbes arctiques.
Elle convint Ennis,  patron d’un chalutier de l’emmener avec son équipage afin de suivre la migration des sternes. Pour les pêcheurs,  c’est tout bénéfice avec la promesse que les oiseaux les mèneront à des poissons devenant très rares.
Cette longue migration , vers le Sud sera l’occasion d’apprendre par bribes les aléas de la vie de Franny.
Migrations porte bien son pluriel.
Migration du monde en général,  qu’il soit animal ou humain. Mais les humains ne sont ils pas des animaux ?
A travers un jeu d’aller retour bien maîtrisé,  Charlotte McConaghy nous délivre un roman brutal et poignant.
Cette anticipation de quelques années n’est pas si loin de notre quotidien et nous interpelle fortement sur notre rapport au réchauffement climatique et à la transition écologique.
Quant à l’histoire de Franny que l’on découvre peu à peu, elle nous tient en haleine et par sa brutalité nous rappelle la brutalité de cette sixième extinction de masse qui n’est pas une fatalité
Dernière phrase du roman :
 » Ma mère me disait toujours de guetter les indices.
Les indices de quoi ?
Les indices de la vie.  Ils sont partout « 

Ps. Il s’agit d’un premier roman de très grande tenue que l’on ne lâche pas

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.Charlotte McConaghy est scénariste et vit à Sydney. Ovationné par la critique, Migrations, son premier roman est en cours de traduction dans plus de vingt pays.