L’Echiquier de Jean Philippe Toussaint. Les Editions de Minuit. 💛💛💛

Quatrième de couverture : Je voudrais que ce livre soit l’échiquier de ma mémoire.
Le livre : 64 chapitres comme les 64 cases de l’échiquier.
Sur l’échiquier un pion atypique : le cavalier. Celui ne se déplace pas en ligne droite. Il navigue sur l’échiquier et ne repasse jamais sur la même case. Il visite donc les 64 cases de l’échiquier.
La case 1 ou premier chapitre de Jean Philippe Toussaint est très court , une phrase : « j’attendais la vieillesse, j’ai eu le confinement « 
Nous sommes en 2020 à Bruxelles au début du printemps, le premier confinement a été mis en place depuis peu.
Jean Philippe Toussaint va profiter de cette période pour mettre en place une triple activité : la traduction de la nouvelle de Stefan Zweig « l’échiquier« , l’écriture d’un essai sur la traduction et enfin la mise en place d’un texte en 64 chapitres.
Rapidement il ne restera qu’une double activité. Jean Philippe Toussaint laissant tomber l’essai sur la traduction.
Ce livre tient du journal et de l’autobiographie.
Tout cela donne un livre fin et intelligent qui nous parle de littérature, de création et surtout des échecs.
L’émotion vient nous cueillir à la fin du livre, une sorte d’échec et mat.


Jean-Philippe Toussaint, né le 29 novembre 1957 à Bruxelles, est un écrivain et réalisateur belge de langue française. Fils d’Yvon Toussaint, journaliste au Soir, et de Monique Toussaint, fondatrice de la librairie Chapitre XII à Bruxelles, et frère de la productrice de cinéma Anne-Dominique Toussaint, Jean-Philippe Toussaint est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris (1978) et titulaire d’un DEA d’histoire contemporaine. Dans sa jeunesse, il a été champion du monde junior de scrabble1. Jean-Philippe Toussaint est l’auteur de romans qui se caractérisent par un style et un récit minimalistes, dans lesquels les personnages et les choses n’ont d’autre signification qu’eux-mêmes

Secrets d’écriture !

Goldman d’Ivan Jablonka .Seuil. 💛💛💛

Goldman d’Ivan Jablonka n’est pas une autobiographie de Jean Jacques Goldman puisque l’auteur n’a pu rencontrer celui-ci et n’a pas non plus s’appuyer sur les archives personnelles du chanteur.
Ivan Jablonka s’est donc appuyé sur des milliers d’interviews, des extraits de journaux et sur ses souvenirs de » fan » de Jean Jacques Goldman pour écrire une biographie sociologique, historique légèrement hagiographique
La lecture du livre est facile et nous replonge dans les années 1980 à 2000 à coups de succès, de Top 50 .
Ivan Jablonka fait une lecture sociologique de la carrière de Jean Jacques Goldman. Tour à tour le communisme, le prolétariat, la nouvelle gauche croisent la route de notre chanteur  » personnalité préférée des français »
Jablonka insiste aussi avec raison sur la judéité de la famille Goldman. Thème de judéité que l’on retrouvera souvent dans ces chansons : la minorité, l’exil, le voyage , la shoah.
Jablonka s’interroge aussi en historien sociologue sur cette disparition des radars depuis les années 2000.
Reste que le côté hagiographique tempère la réflexion menée. Jean Jacques Goldman ressemble à la statue d’un commandeur indéboulonnable. Tout dans la vie de Jean Jacques Goldman mérite satisfécit.
On peut lire sa carrière dans ce sens entre succès singulier et collectif, la création des Enfoirés et des Restos du coeur avec Coluche. On peut aussi se rappeler qu’il fut un chanteur de variétés avec midinettes et une musique rock très standardisée.
Que restera de cette lecture : un peu de nostalgie, un rappel des années 80/90. Mais sûrement rien de plus.
Le livre s’estompera comme s’est estompé Jean Jacques Goldman.


Ivan Jablonka, né le 23 octobre 1973 à Paris, est un historien et écrivain français.

Il est professeur d’histoire contemporaine à l’université Sorbonne-Paris-Nord et membre de l’Institut universitaire de France1.

Né à Paris d’un père ingénieur physicien et d’une mère professeur de lettres, petit-fils de Juifs polonais communistes morts à Auschwitz3, Ivan Jablonka fait ses études secondaires au lycée Buffon. Après des études en khâgne au lycée Henri-IV, il intègre l’École normale supérieure (promotion B/L 1994) et est reçu à l’agrégation d’histoire4.

Élève d’Alain Corbin et de Jean-Noël Luc à la Sorbonne, il soutient en 2004 sa thèse de doctorat sur les enfants de l’Assistance publique sous la Troisième République5. L’année suivante, il est nommé maître de conférences en histoire contemporaine à l’université du Maine, puis, en 2013 professeur à l’université Sorbonne Paris Nord.

Il a été professeur invité à l’IDAES de Buenos Aires en 20186,7, à l’université de New York en 20208 et à l’université du Surrey en 20229.

Chaleur Humaine de Serge Joncour. Albin Michel. 💛💛💛

Nous voila 20 ans après Nature humaine. Les mêmes personnages, les mêmes lieux. La ferme familiale de la vallée dLot aux Bertranges. Les parents et Alexandre, le fils qui a repris l’exploitation. Ill a toujours pour compagne Constanze .
Les trois sœurs d’Alexandre sont disséminées en France. Elles sont parties en ville : Paris, Toulouse, Rodez. Les relations avec le frère sont plus que distendues. reste la rancune de terres vendues afin d’installer un parc éolien et les services techniques d’un autoroute.
Un événement extérieur, le Covid, va obliger à un retour aux sources. Confinement oblige, les sœurs , les maris, les compagnons, les enfants vont rappliquer dare dare à la campagne. C’est tout de même mieux qu’un appartement à Toulouse , Paris et qu’un restaurant fermé à Rodez.
Retrouvailles, rancunes ?
Serge Joncour cisèle des personnages humains dans cette période troublée.
On retrouve l’empathie de Serge Joncour pour ces personnages. C’est terrien , les deux pieds dans la terre. Pas de fioritures .
Le confinement révèlera chacun , sa vraie nature, les liens entre l’homme et la nature.
Serge Joncour reste un conteur magnifique des choses simples, de la Nature retrouvée.
Humble et humain.


Serge Joncour est un écrivain français né le 28 novembre 1961 à Paris1.

Lors de la rentrée littéraire de 2018, il se distingue par son nouveau roman, Chien-loup, lauréat du prix Landerneau des lecteurs la même année6. L’histoire se déroule dans le Lot, en pleine campagne, où un couple décide de passer l’été dans une maison isolée afin de s’éloigner des tumultes urbains.

En 2020, il obtient le prix Femina pour Nature humaine7.

Adieu mes frères de Peter Blauner. Harper Collins . 💛💛

Prenez un grand faitout.
Dans ce grand faitout mettre les ingrédients suivants :
L’Egypte en 1956.
L’arrivée de Gamel Nasser au pouvoir.
Les Frères Musulmans
Cécil B de Mille et le tournage des Dix commandements
L’état du monde en 2015.
Pour lier l’ensemble , deux personnes qui se répondent à 60 ans d’écart.
Ali le grand père qui répond à son petit fils Alex.
Ali vit en 1956 au Caire et il est engagé sur le tournage des Dix Commandements. Alex vit en 2015 aux Etats Unis et va tout quitter pour faire le djihad sous le nom d’ Abu Sorour.
Laissez mijoter et servez.
Vous verrez que l’ensemble sera correct mais manquera terriblement de personnalité.
Une histoire d’amour assez irréaliste ne parviendra pas à rehausser le goût.
Adieu mes frères est un livre agréable à lire mais qui n’emporte pas.
Pourtant l’époque et les sujets abordés sont porteurs.
Hélas la superficialité des situations ‘ ( par ex la radicalisation d’Alex ) donne peu de crédit à ce roman.
Et que penser du bandeau en première page de Stephen King :
« Il m’arrive rarement de découvrir un livre qui me rappelle pourquoi je suis tombé amoureux de la littérature. Adieu mes frères en fait partie « 
J’ai trouvé Stephen King plus pertinent en d’autres occasions !

——————————————————————————————

Peter Blauner, né le 29 octobre 19591 à New York aux États-Unis, est un écrivain et un scénariste américain, auteur de roman policier.

Il est le scénariste de plusieurs séries télévisées américaines comme New York, section criminelle (Law and Order: Criminal Intent), Los Angeles, police judiciaire (Law and Order: Los Angeles) et surtout New York, unité spéciale (Law and Order: Special Victims Unit) dont il est également le producteur.

Maltempo d’Alfred. Delcourt-Mirages. 💛💛💛💛

Maltempo est un roman graphique d’Alfred clôturant à une trilogie italienne.
(Senso– Come Prima – Maltempo)
On y retrouve Mimmo jeune adolescent du Sud de l’Italie épris de musique. Son rêve : jouer du rock en roll. Alfred signe une histoire simple, sensible, pétrie d’humanisme.
Reste que la misère n’est pas moins pénible au soleil surtout dans le Sud de l’Italie. le bleu , les ocres et les cyprès recèlent une part de misère.
Les malfrats, la mafia ne sont pas loin. Mais comment partir.
Alors quand le casting d’une émission télévisée pose son chapiteau sur la place du village, il est temps de reformer un groupe de musique avec les copains.
La musique pour électrifier le Sud.

« C’est un endroit qui ressemble à la Louisiane
À l’Italie
Il y a du linge étendu sur la terrasse
Et c’est joli
On dirait le Sud
Le temps dure longtemps
Et la vie sûrement
Plus d’un million d’années
Et toujours en été  » Nino Ferrer

L’Italie, la jeunesse, la famille d’Alfred , Papagalli, le cirque, la comedia del arte.
Une histoire simple et sensible.
Que du bon.

La Saison des Monarques de Mathou-Sophie Adriansen-Sophie Rouvier . La Vie en Bulles . 💛💛💛

La saison des monarques est un roman graphique qui raconte avec délicatesse et tendresse la rencontre d’une jeune femme et d’une femme, que rien ne permettait d’envisager.
C’est le début de l’été dans la maison qu’Alba et Gilles viennent d’acquérir. C’est aussi la rupture d’Alba et Gilles.
Alba reste seule avec ses doutes et ses peines.
Un jour une très jeune femme, Suzanne sonne à sa porte.
Suzanne est une grande ado fugueuse mais pas n’importe laquelle.
Va naitre entre Suzanne et Alba une relation , le temps d’une saison. le temps de redécouvrir ses envies, ses rêves oubliés. A force d’écoute et de découverte de l’autre la confiance va revenir.
La saison des monarques est arrivé…. Je vous laisse découvrir.
C’est un roman graphique doux que la figure allégorique du monarque transcende.
Une belle lecture.

Sophie Adriansen     Mathou         Sophie Rouvier

Que notre joie demeure de Kevin Lambert. Le nouvel Attila. 💛💛

Que notre joie demeure. tel est le titre du roman de Kevin Lambert. On ne peut pas dire que ce soit la joie qui l’emporte.
J’avais oui dire que le livre faisait face à des polémiques concernant les « sensitivity readers « , ces correcteurs de différences et de sensibilité mais aussi concernant la qualité du livre. Certain portant le livre au pinacle , d’autre parlant de daube littéraire.
Il me semble que pinacle et daube sont des termes inappropriés. La flèche de ma balance irait plus vers la daube que le pinacle mais le terme de daube n’a pas lieu d’être.
Le livre a du fond et une cohérence. On apprécie ou pas.
J’ai eu beaucoup de mal avec la forme et l’écriture.
Un premier chapitre de 89 pages, puis 10 petits chapitres et enfin un chapitre final d’environ 200 pages. Tout les chapitres étant fait d’un texte concentré sans paragraphes. L’auteur faisant volontiers des phrases de plus de 200 mots. Les phrases peuvent être parsemées de locutions canadiennes ou de quelques mots d’anglais.
A la fin du premier chapitre , j’ai longuement hésité avant de continuer la lecture. Je n’ai pas l’habitude d’abandonner un livre et malgré l’exigence de la lecture j’étais curieux de comprendre le propos de l’auteur. J’ai donc lu en entier Que notre joie demeure.
J’en ressort avec un sentiment d’inanité. Tout çà pour çà !
Un petit résumé.
Céline Wachowski est une architecte ultra riche , au fait de sa gloire professionnelle. Elle est choisie pour un projet ambitieux sur Montréal. de la va naître une polémique qui va se transformer en violence, manifestation, perte d’emploi, renvoie d’une société.
Kevin Lambert va condenser l’histoire entre une fête d’anniversaire ( 1er chapitre ) la descente aux enfers ( les 10 chapitres centraux ) et une nouvelle fête d’anniversaire ( le dernier chapitre de 200 pages ).
Ces fêtes nous permettront de connaître le monde ultra riche que côtoie Céline. Que du beau monde ! Mais avec tout de même quelques tensions conjugales, raciales et homosexuelles.
Tout cela afin que Céline nous fasse part de son sentiment de culpabilité.
J’espérais dans le dernier chapitre autre chose que cette explosion de violence qui fut aussi rapide que le traitement de la gentrification, du réchauffement climatique ou de la culpabilité.
A la fin du livre que reste t’il ?
Les personnages ? Aucun ne retient longtemps l’attention
Les thèmes abordés le sont bien rapidement dans un monde du luxe et si tout devait se résoudre comme dans le roman ….
Ce roman doit avoir son public. Je n’en fais pas partie.

Que notre joie demeure est lauréat du prix Médicis 20232.

Kevin Lambert, né le 17 octobre 1992 à Montréal1, est un écrivain québécois. En 2017, il publie son premier roman, intitulé Tu aimeras ce que tu as tué, et en 2018, Querelle de Roberval, tous deux aux éditions Héliotrope.

Attaquer la terre et le soleil de Mathieu Belezi. Le Tripode. 💛💛💛💛

Attaquer la terre et le soleil de Mathieu Belezi est un texte coup de poing, brut, qui amène au Ko. C’est un texte à deux voix sur les affres de la colonisation de l’Algérie en 1845.
La première voix est celle de Séraphine Jouhaud, femme de colon avec trois enfants. Accompagnée de sa soeur et de son beau frère, sa famille va traverser la France et embarquer à Marseille, direction les terres algériennes. Une terre promise qui se révèlera rapidement être un bout de terre peu fertile, et peu protégée face à des autochtones hostiles.
La deuxième voix est celle d’un soldat, anonyme, colonisant militairement l’Algérie. Il est sous les ordres d’un capitaine, qui par la violence, la peur et les massacres, veut imposer sa civilisation aux Algériens.
L’ensemble de ce texte nous met face à ces deux personnages , sans recul.
Le texte est une rivière en crue. Rien ne le calibre. Il emporte tout sur son passage. C’est un charivari, sans ponctuation, sans majuscule, un uppercut au menton.
On ressort de ce texte abasourdi par tant de folie, d’absurdité, de barbarie, le coeur et qui n au bord des lèvres.
Malgré sa dureté, c’est un texte sauvage, qui a du souffle et qui produit un roman magnifique.

Mathieu Belezi, de son vrai nom Gérard-Martial Princeau, a vécu en Louisiane, au Mexique, au Népal puis en Inde. En 2004 il a quitté la France pour aller vivre dans le sud de l’Italie.

Un simple dîner de Cécile Tlili. Calmann-Lévy. 💛💛💛💛

Un simple dîner est le premier roman de Cécile Tlili. Un roman court ( 179 pages ), concis et respectant une unité de lieu et une unité de temps.
Unité de lieu : un appartement boulevard Raspail à Paris
Unité de temps : le temps d’un dîner.
Il y a quatre protagonistes. D’abord le couplé qui reçoit. Il s’agit de Claudia et Étienne. Claudia., kinésithérapeute est une femme maladivement timide et inhibée . Sa cuisine reste un refuge majeure. Étienne fait partie d’un cabinet d’avocat, il est beau gosse et maintient sa femme Claudia dans sa timidité maladive.
Les invités sont Rémi et Johar. Rémi est professeur quand sa femme Johar est une carriériste et business woman.
Rémi et Étienne se connaissent depuis les bancs de la Fac de droit.
Le huis clos entre ces quatre personnages va s’installer autour de deux nouvelles :
Johar doit donner son accord à son supérieur Karl pour un poste de directrice générale.
Étienne souhaite obtenir de Johar un nouveau mandat pour son cabinet d’avocat.
A partir de ces deux nouvelles, cela va être un grand chamboule tout que maîtrise parfaitement Cécile Tlili.
Les ressentis de chacun sont explorés avec une mise en avant de Claudia et Johar. Les réactions sont justes, pertinentes.
La tension monte peu à peu, chacun dévoilant des fissures , des non-dits.
De ce huis clos certains ou certaines vont tenter de s’affranchir des règles de vie de la société.
Et la perte est peut être facilitation pour s’affranchir.
Un seul bémol à la qualité de ce premier roman : le milieu social des personnages.
Je ne suis pas certain que dans un autre milieu social, l’affranchissement de certaines règles de vie soit aussi simple.

Cofondatrice en 2020, aux côtés de Constance Baudeau et Mélody Mitterrand, de l’école Walt pour les enfants diagnostiqués neuro-atypiques, Cécile Tlili prend la plume pour la première fois avec « Un simple dîner » pour leqyel elle est lauréate du prix Gisèle Halimi 2023.

Et vous passerez comme des vents fous de Clara Arnaud. Acte Sud . 💛💛💛💛💛

Trois personnages inoubliables. le décor pyrénéen, l’estive, la montagne, les villages…. Et puis l’Ours.
Le roman commence en 1902 avec Jules, jeune garçon des Pyrénées ariègeoises. Celui-ci part dans la montagne prélever un jeune ourson dans la tanière familiale. La description est grandiose. Revenu au village d’Arpiet, il pense pouvoir réaliser son rêve, quitter les Pyrénées et parcourir le monde avec son ours, tantôt guérisseur tantôt bête de foire.
Au fil du roman, Jules reviendra nous donner des nouvelles de son parcours autour du monde avec son ourse.
Le narratif principal se situera de nos jours autour de deux autres personnages : Gaspard et Alma.
Gaspard est revenu en Ariège avec sa femme et des deux filles. le retour à la terre. de nouveau il passera l’été là-haut dans la montagne avec ses bêtes, ses chiens et sa jument.
Alma est éthologue. Pour son métier elle a vécu auprès des ours en Alaska et en Asturies. Sa nouvelle mission est d’étudier l’adaptation des ours dans la montagne ariègeoise.
L’écriture de Clara Arnaud est à la hauteur de la beauté de la montagne et de la nature. On est au plus près de l’estive, de la transhumance, de la vie des brebis. La rosée nous enveloppe tout comme le brouillard sur le Mont Calme. Les bruissements nous surprennent au détour d’une page. On est heureux d’être encabané quand l’orage se déchaine. On est dans les pas d’Alma au plus près de la vie des plantigrades. La vie, les saisons, les dangers, la mort animale ou humaine.
Tout pourrait être pour le mieux dans cette nature mais les peurs ancestrales et actuelles des humains prennent parfois le dessus. L’ours reste un fauteur de trouble, un mangeur de brebis. Il est pourtant dans son milieu, dans sa tanière. Est-il possible d’envisager une cohabitation entre l’homme et l’animal ?
L’auteur ne prend pas partie mais explore toutes les pistes. Les regards différents de Gaspard et d’Alma se répondent et proposent une réflexion profonde sur le rapport au sauvage.
On ressort de ce livre avec un surplus de vie, d’émotion, un besoin d’arpenter la montagne, de respecter les bergers, l’estive et les ours.
La montagne, les brebis, l’ours, les hommes est un fil d’ariane que nous rappelle Clara Arnaud. Gaspard vit dans l’ancienne maison de Jules, le montreur d’Ours.
Clara Arnaud termine son roman pars les vers d’Hovhannés Chiraz :
Nous étions en paix comme une montagne
Vous êtes venus comme des vents fous
Nous avons fait front comme nos montagnes
Vous avez hurlé comme les vents fous
Eternels nous sommes comme nos montagnes
Et vous passerez comme des vents fous.
Belle réflexion qui referme ce magnifique roman.

Clara Arnaud est écrivain voyageur et romancière.

La lecture de récits d’aventure exacerbe ses rêves de voyage et, à 15 ans, elle découvre la langue chinoise. Mais son premier voyage en Chine n’est pas pour tout de suite : à 16 ans, elle traverse l’Europe en train, du sud au nord ; à 17 ans, elle pédale seule au Québec et réitère l’expérience cycliste dans l’Ouest irlandais un an plus tard. Puis, c’est au Kirghizistan que la porte sa farouche passion pour les montagnes et les chevaux.

En 2008, après une année de préparation et âgée d’à peine 21 ans, Clara Arnaud débarque en Chine. Durant cinq mois, ce pays lui offre une expérience bouleversante qui culmine au Tibet et dont elle tire un récit aux éditions Gaïa intitulé « Sur les chemins de Chine » pour lequel elle reçoit de nombreux prix dont le Grand prix de la fondation Zellidja en 2009.

Entre ses voyages, Clara se consacre à ses études de géographie, de chinois et d’économie à Sciences-Po, ainsi qu’à sa passion pour la course à pied et l’équitation. Elle est titulaire d’un master à Sciences-Po (2009-2011) et à l’Université Tsinghua (2011).

Clara Arnaud travaille depuis plus de dix ans sur des projets de développement international, et ses premières missions l’amènent au Sénégal, au Bénin et au Ghana, avant la République Démocratique du Congo et le Honduras.

Elle consacre son premier roman, « L’orage » (2015), à Kinshasa, la capitale congolaise où elle restera deux ans. En 2021, elle publie son roman, « La verticale du fleuve ».

Dans ces remerciements Clara Arnaud pensent surtout à Francis Chevillon et Gilda Chevillon sans qui le texte du roman serait tout autre chose.

Voici un texte de Francis Chevillon sur l’apprivoisement du berger.

Comment apprivoiser un berger

Francis Chevillon, bergerIl y a beaucoup d’espèces plus ou moins en voie de disparition dans les montagnes. Aujourd’hui, je voudrais parler de celle que l’on appelle communément « pâtre » ou « berger. »

C’est une espèce étrange, généralement armée d’un bâton, d’un couvre-chef de formes plus ou moins diverses et d’un parapluie en bandoulière (quel que soit le temps d’ailleurs). Pratiquement, il est toujours accompagné d’un ou plusieurs chiens, souvent bruyants, mais pas toujours agressifs.

Ses moeurs sont quelquefois surprenantes: affable, ou bourru, sans qu’on ne comprenne toujours la cause. Nous avons à ce propos relevé quelques constantes intéressantes:

Plus le groupe de visiteurs sera important et voyant, plus il aura tendance à se cacher.

D’autre part, on peut noter qu’il est assez facile à apprivoiser avec du vin, du Ricard ou de la viande rouge (la verroterie est à déconseiller), par contre, nous en avons rencontré un qui préférait le jus de fruit au vin, le riz complet et la salade au steack braisé (ces goûts bizarres correspondent, nous semble-t-il, à la longueur des cheveux du-dit berger, mais cela reste à vérifier!)

2 bergersAprès une étude psycho-sociologique poussée et de nombreuses expériences, nous avons déterminé un point qui semble fondamental et doit conditionner toutes nos attitudes. Il est persuadé, dans tous les cas–même si c’est à des degrés divers–que la montagne lui appartient. Il s’agit donc, pour nous, d’en tenir compte. Par exemple, il appréciera toujours qu’on lui demande la permission d’établir un campement, ou de capter une source. Il s’avérera même dans certains cas de « bons conseils », notamment pour prévoir le temps (il semble jouir à ce propos d’un sens supplémentaire), ou pour nous aider dans un travail de prospection car, en général, il connait assez bien son secteur, quoiqu’il marque un dégout souvent prononcé pour tout ce qui peut ressembler à un trou ou à une grotte. A ce propos, il est toujours judicieux de lui faire remarquer qu’après nos explorations, nous reboucherons ou nous protégerons les trous que nous avons désobés. De même qu’il aime à ce que la place du campement soit nettoyée au moment du départ (plastiques, boîtes de conserves, etc…)

Une autre constante d’ordre psychologique que nous avons pu observer est le fait que « la modestie ne l’étouffe pas ». Il aura même tendance, dans certains cas, à pratiquer une attitude condescendante en ce qui nous concerne. Nous en avons même rencontré un qui se comparait à l’Aigle ou à l’Isard. Cela semble dû au fait qu’il se tient plus particulièrement sur les crêtes ou aux endroits escarpés pour surveiller son bétail.

Une méthode simple pour l’apprivoiser consiste à lui signaler les bêtes isolées que l’ont peut apercevoir, en prenant bien soin de lui signifier la marque ou « pégé » qu’elles ont sur le dos, ainsi que sa couleur ou sa localisation. (Le pégé est une marque à la peinture que les brebis ont, soit sur les épaules, le dos ou l’arrière-train; il est différent selon les propriétaires. Les vaches quant à elles n’ont qu’une étiquette (appelée « boucle ») à l’oreille, avec un numéro). Il convient de le renseigner de façon assez souple afin de lui laisser la possibilité de dire « qu’il le savait déjà ». Idem pour les bêtes mortes que l’on peut rencontrer.

A ce propos, il semble évident qu’il nous faut éviter à tout prix de laisser rôder nos chiens (il est même grandement préférable de ne pas en avoir) car il marque un obession notoire à ce sujet.

Pour que le contact soit facilité, il est nécessaire de connaître quelques termes dont il se sert le plus couramment, afin d’éviter d’être traité de « touriste »–ce qui sonne souvent comme une insulte dans sa bouche.

Les BREBIS ou femelles adultes. Elles sont la grosse majorité du troupeau et c’est le terme général qu’il emploie lorsqu’il veut parler d’un groupe, et non pas le vocable MOUTON réservé aux mâles chatrés de plus d’un an. Les mâles entiers pour la reproduction étant les BELIERS, souvent avec des cornes, encore que cela dépende des régions, de même que les brebis.

Un berger sur les estivesIl emploie le terme « mousquer » ou « coumer » pour parler de l’habitude qu’on les bêtes de se protéger du soleil pendant les heures chaudes du midi. C’est d’ailleurs une attiutde qu’il partage aussi volontiers. Il parle de « faire la sieste » et il n’est jamais judicieux de venir le voir à ces heures là, même pour lui demander une boîte d’allumettes ou un ouvre-boîtes.

Une autre tactique d’apprivoisement que nous avons employée avec succès–surtout dans le cas de cabane isolée ou éloignée de la limite des bois–consiste à lui rendre visite avec un fagot de bois que l’on décharge ostensiblement devant la porte de son abri. Sa reconnaissance, même si elle n’est pas marquée, sera bien évidemment proportionnelle à la dimension du-dit fagot. Cette méthode est donc à déconseiller aux personnes déjà lourdement chargées ou fatiguées de naissance, mais peut provoquer une invitation à la veillée dans la mesure où l’on aime à entendre des histoires animalières ou de l’ancien temps. (Il convient d’éviter dans ce cas d’arriver trop nombreux, surtout si l’on ne fournit pas la boisson.)

Soulignons à ce propos qu’il est fermement déconseillé de pénétrer dans « sa » cabane en son absence, même si celle-ci (errare humanum est) est portée « refuge » sur notre carte.

Un autre sens (en plus de la prédiction du temps dont nous avons parlé plus haut) semble être plus développé que d’ordinaire, c’est la vue, qui’il complète d’ailleurs trés souvent par une paire de jumelles plus ou moins sophistiquées. A ce propos, il nous faudra admettre qu’il sera presque toujours au courant de tout ce qui touche nos allées et venues ou nos activités matinales. Il faut savoir en tenir compte.

Es espérant que ces quelques remarques sans prétention puissent aplanir le fossé qui sépare presque deux civilisations, et qu’ensemble nous puission jouir des montagnes qui nous entourent.

–Francis Chevillon