Nourrices de Séverine Cressan. Dalva. 🟩🟩🟩🟩◼️

Nourrices

Séverine Cressan

Dalva

ISBN : 978-2-48760 – 046 – 1 Août 2025

272 pages

Severine Cressan donne la parole à des femmes souvent invisibles ou de peu. Les nourrices. le roman n’est pas daté . On parle de Tour d’abandon, de charrettes, de maîtres de villes et de campagnes. le moyen âge, le 18 ou 19 -ème siècle ? Cela a peu d’importance en réalité.
Dans cette période non datée ni géographiquement située, Sylvaine qui vient de sevrer son fils Jehan va devenir nourrice d’un enfant de la ville, une petite fille nommée Gladie. Dans le même temps, elle va découvrir au milieu d’une clairière un bébé abandonné avec à côté de lui un carnet..
Sylvaine va donner son lait maternel à ses deux enfants. Malheureusement Gladie va mourir rapidement et Sylvaine et son mari Andoche vont substituer le bébé de la clairière à Gladie.
Cette substitution va bien entendu créer des péripéties.
Mais l’important n’est pas là. L’important est dans ces nourrices qui se battent pour les bébés, elles mêmes et leur liberté. Elles détiennent un trésor : la vie et le lait maternel. Elles sont pourtant invisibles et non reconnues. Elles sont de l’argent pour les hommes ,les ma8tres et les meneurs.
Nourrices raconte l’émancipation de ces femmes, leur recherche de liberté et la connaissance et reconnaissance de leur corps.
Sylvaine marche dans la forêt derrière la charrette conduite par le Meneur. Les femmes se font brinqueballées par le chemin.
Si Sylvaine marche derrière la charrette c’est que le Meneur a refusé sa présence. Alors Sylvaine marche derrière. Durant deux jours entre collines et forêts. Les femmes vont trouver toutes sortes de raison de ralentir la charrette pour que Sylvaine ne la perde pas de vue.
Et puis elles vont chanter et Sylvaine va suivre le chant. Et puis elles vont descendre l’une après l’autre de la charrette toujours en chantant.. Une chaîne, un lien qui devient un manifeste.
Livre lu dans le cadre du prix 2025 de la Librairie Au bord du jour à Voiron. ( Jury)

Séverine Cressan, née en 1976 dans la région lyonnaise, est passionnée depuis toujours par la littérature et la découverte de nouveaux horizons. Son amour des mots l’a conduite vers des études de lettres modernes et d’allemand puis au professorat. Elle a enseigné en France, en Allemagne et en Belgique. Elle vit aujourd’hui sur la côte Atlantique, au sud de la Bretagne.

La bouche dans le sable de Kevin Thiévon. Le bruit du monde. 🟩🟩🟩🟩◼️

La bouche dans le sable

Kévin Thiévon

Le bruit du monde

ISBN : 978-2-38601-072-9 Août 2025

224 pages

Premier roman bouleversant et maitrisé de bout en bout. Kevin Thievon a vécu en Irak et a pris ce pays en toile de fond de son roman.

Il va faire percuter deux adolescents dans le sud de la France, à Juan-les-Pins. D’abord l’adolescence de Marwan, jeune Irakien de 10 ans. Celui-ci a pour grand-père Ali le chimique, seigneur d’Irak qui a gazé les Kurdes en 1988. Ali le Chimique est au sommet du parti Bass et de la société irakienne. En 2003, lors de l’invasion irakienne, les parents de Marwan et lui-même sont exfiltrés et viennent vivre dans une villa du pouvoir irakien à Juan-les-Pins.

Marwan en France a peu de conscience du rôle génocidaire de son grand-père. Il reste loyal à la famille et à l’aura de celle-ci.

Dans le même temps, Elsa, petite fille de 8 ans vivant à Nantes, vient régulièrement en vacances dans la maison de ses grands-parents à Juan-les-Pins. Et puis Elsa va vivre totalement avec ses grands-parents à Juan-les-Pins.

Il y a aussi Sergio, un homme au visage cabossé par la vie, qui travaille au parc d’attraction du Luna Park. Il s’occupe du train fantôme. Il connaît la grand-mère d’Elsa, Féfée.

Dans le temps du roman, pas toujours chronologique, tous ces personnages vont se rencontrer et constituer un puzzle qui va se découvrir peu à peu. Même les noms changent : Elsa devient Zelda, Sergio peut être Sangar et derrière Féfée peut se cacher Julianne.

Avec une écriture réaliste, courte et de l’âge de l’auteur (32 ans), le récit met du temps à s’incarner. On est d’abord un peu spectateur, et puis le puzzle s’éclaircit. Au sein du kaléidoscope du roman, ces personnages vont interagir et se révéler les uns aux autres. Et pour nous, lecteurs, cette évolution va nous révéler la réalité du roman. Les émotions et les ressentis affluent et vous submergent. Bouleversé et interrogatif sur des vies mutilées par des monstres familiaux et en empathie pour ces exils.

Petit-fils d’un génocideur, comment être responsable et non coupable. Quelle identité se construire. Quel regard sur son pays. Un retour est -il possible ? Comment vivre et consolider une relation après un massacre ?

Marwan, Zelda, Sangar et Féfée n’ont plus de bouche dans le sable. La solidarité les aura sauvés. Peut-être pas dans ce qu’ils espéraient initialement. Mais : « Quelques cendres repoussent toujours après la cendre. » Il suffit d’aller voir « 
Livre lu dans le cadre du prix de la Librairie Au bord du Jour. Voiron. 38 ( Jury)

Né en 1993 à Lyon, Kévin Thiévon est diplômé de l’EDHEC et du King’s College de Londres. Son parcours dans les relations internationales l’a notamment conduit à vivre en Irak, un pays dont l’histoire a en partie inspiré ce premier roman.

Kévin Thiévon a été lauréat du Prix du Jeune Écrivain en 2020.

Il vit aujourd’hui à Paris.

Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar d’Antoine Choplin. La fosse aux ours. 🟩🟩🟩🟩◼️

Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar

Antoine Choplin

La fosse aux ours

ISBN : 978-2-35707-095-0 Janvier 2017

200 pages

Toujours le même plaisir avec Antoine Choplin : un style impeccable, des phrases courtes, des ellipses et de la délicatesse. L’art de ne pas y toucher et pourtant, en filigrane, la gravité est présente.

Antoine Choplin nous entraîne dans les années 1960 en Tchécoslovaquie. Tomáš Kusar est un jeune cheminot à la gare de Trutnov. Une vie à rêver au passage des trains, une vie à aimer la nature, les arbres et les oiseaux. Même que Tomas Kusar photographie les écorces des arbres. Quelques libertés dans un pays de l’Est sous la chape du communisme

Et puis, comme tous les ans, il y a le bal des cheminots. Danses, bières et spectacle théâtral. Dans la troupe qui se produit cette année, il y a un certain Vaclav Havel, futur dissident et président de la République tchèque dans les années 1990.

Cette rencontre va décider de la vie de Tomas. Par petites touches et flashbacks, Antoine Choplin va nous raconter la trajectoire, le destin de certains personnages vers la révolution de velours qui a porté Václav Havel au pouvoir.

La réflexion porte sur l’amitié, l’engagement, la portée de la culture.

Un engagement dont Václav Havel dit :

« Chacun de nous, même s’il est sans pouvoir, a le pouvoir de changer le monde. »

« Mais si maintenant je considère qu’indépendamment de l’état du monde, les choses résident dans ce que chacun d’entre nous pourrait devenir en tant qu’être humain autonome capable de responsabilité et d’action, alors tout devient différent. »

« Par exemple, je peux essayer de me comporter dans la vie de tous les jours d’une manière qui me semble juste et appropriée. »

Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar est un roman éminemment humain et humble. Et l’humilité et l’humanité permettent de belles choses.

Antoine Choplin est depuis 1996 l’organisateur du festival de l’Arpenteur, événement consacré au Spectacle Vivant et à la Littérature.

Il vit près de Grenoble, où il concilie son travail d’auteur, ses activités culturelles et sa passion pour la marche en montagne.

Il est également l’auteur de plusieurs livres parus aux éditions de La fosse aux ours, notamment « Radeau » (2003, Prix des librairies Initiales), « Léger fracas du monde » (2005) et « L’Impasse » (2006).

Antoine Choplin a reçu le Prix France Télévision en 2012 pour « La nuit tombée ».

L’heure des prédateurs Giuliano da Empoli. Gallimard. 🟩🟩🟩🟩◼️

L’heure des prédateurs

Giuliano da Empoli

Gallimard

ISBN : 978-2-07311-320-7 Avril 2025

152 pages

Après le mage du KremlinGiuliano Da Empoli nous entraîne dans les arcanes des puissants et la démesure.

Dans ce récit, on ressent l’incertitude qui est née du retour de Trump à la Maison-Blanche, de ses incartades et de ses vérités fluctuantes. Incertitudes renforcées par la place prise par l’IA et les maitres de la tech.

Giuliano Da Empoli s’appuie sur une citation de Machiavel et sur une famille de la même époque.

La citation de Machiavel dans le prince « Le vrai pouvoir échoit à ceux qui savent installer le chaos »

La famille : les Borgia, adeptes d’un pouvoir sans limites et imprévisible car gouvernant dans l’arbitraire le plus total. Ça vous rappelle quelqu’un ? Ou quelques-uns ? Pour l’auteur, aucun doute : « ce cortège bariolé d’autocrates décomplexés, de réactionnaires et complotistes impatients d’en découdre »

Pouvoir sans limites et chaos pour l’IA et la tech, car celles-ci sont aussi borgiennes selon Giuliano Da Empoli. Elles ne veulent pas des limites de la démocratie, ni du social. Seule la rentabilité et la finance peuvent mener le monde.

Giuliano Da Empoli ne juge pas, il relaie des faits glaçants et effrayants de ce nouveau monde. Reviennent alors des lieux de pouvoir qu’il décrit dans son livre : une assemblée des Nations-Unies, une réception en Arabie saoudite avec MBS. Cela peut paraître loin de nous ? Alors relisez jusqu’à plus soif « la fable du maire de Lieusaint et de Waze ».

Giuliano da Empoli, né en 1973 à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain et conseiller politique italosuisse. Il est le président de Volta, un think tank basé à Milan, et enseigne à Sciences-Po Paris.

Ancien adjoint au maire de Florence, chargé de la Culture, il a été le conseiller politique du président du Conseil italien Matteo Renzi

Il a été membre du conseil d’administration de la Biennale de Venise et président du cabinet Vieusseu] à Florence.

De 2006 à 2008, il est le conseiller du ministre de la Culture et vice-président du Conseil des ministres italien Francesco Rutelli.

En 2016, il fonde le think tank Volta, membre du réseau Global Progress, dont la vocation est de donner vie à un groupe de réflexion de nouvelle génération, abordant des thèmes liés aux évolutions du monde contemporain tout en prenant en compte l’histoire et la culture italiennes.

Depuis 1996, il publie régulièrement des articles et des éditoriaux dans les principaux journaux italiens, parmi lesquels le Corriere della SeraLa RepubblicaIl Sole 24 Ore et Il Riformista. En 2022 sort Le Mage du Kremlin, son premier ouvrage de fiction, qui dresse le portrait de Vadim Baranov, une éminence grise de Vladimir Poutine, personnage inspiré de Vladislav Sourkov. Le livre remporte le grand prix du roman de l’Académie française et fait partie de la sélection finale pour le prix Goncourt 2022

Le mage du Kremlin de Giuliano da Empoli. Gallimard. 🟩🟩🟩🟩◼️

Le mage du Kremlin

Giulano da Empoli

Gallimard

ISBN : 978-2-07295-816-8 Avril 2022

288 pages

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La sortie en 2025 de L’heure des prédateurs de Giuliano Da Empoli a fait que j’ai d’abord voulu lire son livre précédent, le mage du Kremlin, sorti en 2022.

Bien m’en a pris de lire ce livre trois ans après sa sortie.

Giuliano Da Empoli a un don de prescience ou en tout cas de projection dans l’avenir.

Le Mage du Kremlin est inspiré de l’éminence grise de Poutine : Vladislav Surkov. Dans le livre, celui-ci prend les traits de Vadim Baranov. C’est le seul personnage de fiction du roman. Tous les autres personnages, tous les faits sont réels.

Vladimir Baranov vient du monde du théâtre et de la télé-réalité. Il va rencontrer le milliardaire des médias, Boris Berezovsky. Celui-ci va lui demander de passer de la fiction à la réalité, en participant à la mise en scène et à la montée au pouvoir de Vladimir Poutine.

Nous sommes en 1999, Boris Eltsine préside depuis huit ans la fédération de Russie. Sa présidence est marquée par les crises, les scandales, les privatisations et l’émergence des oligarques. La Russie se libéralise à outrance au profit de quelques-uns. La corruption devient endémique.

La dérive du pouvoir, Eltsine malade, tout fait peur.

Forcé, Eltsine démissionne et nomme Poutine président. Devenu président, Poutine se voit comme le sauveur de la Russie et veut lui redonner puissance et grandeur en imposant des méthodes autoritaires, devenant avec le temps autocratiques.

Avec profondeur, Giuliano Da Empoli creuse les failles et analyse la continuité de la Russie tsariste, communiste et poutinienne. Analyse effrayante sur la mise en place d’une accession au pouvoir pour certains et la servilité pour tous les autres.

Le roman se termine alors que l’Ukraine n’a pas encore été envahie en 2022. Pourtant toutes les pages de ce livre sont visionnaires et nous disent la situation actuelle : un ancien directeur du FSB, mégalo, sans opposition, révisionniste de l’histoire, voulant créer la troisième Rome.

Un roman réaliste qui permet de comprendre (un peu pour les Occidentaux) ce qu’est la désinformation, la propagande.

Et en 2025, d’autres personnages dansant sur le même fil apparaissent : Trump, Musk, Orban, Fisko. On les retrouve dans le dernier ouvrage de Giuliano Da Empoli : L’heure des prédateurs.

Giuliano da Empoli, né en 1973 à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain et conseiller politique italosuisse. Il est le président de Volta, un think tank basé à Milan, et enseigne à Sciences-Po Paris.

Ancien adjoint au maire de Florence, chargé de la Culture, il a été le conseiller politique du président du Conseil italien Matteo Renzi

Il a été membre du conseil d’administration de la Biennale de Venise et président du cabinet Vieusseu] à Florence.

De 2006 à 2008, il est le conseiller du ministre de la Culture et vice-président du Conseil des ministres italien Francesco Rutelli.

En 2016, il fonde le think tank Volta, membre du réseau Global Progress, dont la vocation est de donner vie à un groupe de réflexion de nouvelle génération, abordant des thèmes liés aux évolutions du monde contemporain tout en prenant en compte l’histoire et la culture italiennes.

Depuis 1996, il publie régulièrement des articles et des éditoriaux dans les principaux journaux italiens, parmi lesquels le Corriere della SeraLa RepubblicaIl Sole 24 Ore et Il Riformista. En 2022 sort Le Mage du Kremlin, son premier ouvrage de fiction, qui dresse le portrait de Vadim Baranov, une éminence grise de Vladimir Poutine, personnage inspiré de Vladislav Sourkov. Le livre remporte le grand prix du roman de l’Académie française et fait partie de la sélection finale pour le prix Goncourt 2022

Grindadrap de Caryl Férey. Série noire Gallimard. 🟩🟩🟩◼️◼️

Grindadrap

Caryl Férey

Série noire Gallimard

ISBN : 978-2-07303-732-9 Avril 2025

382 pages

Grindadráp  : chasse traditionnelle aux cétacés dans les régions arctiques. le but de cette chasse est de rabattre des groupes importants de baleines, de dauphins, d’orques, d’épaulards vers une plage où les habitants des îles Féroé les mettent à mort à coups de haches et de couteaux.

Cet ensemble d‘habitants est mené par un chef, et celui-ci est retrouvé mort au milieu des cétacés.

À partir de cet événement et d’un certain nombre d’autres, Caryl Férey va orchestrer un huis clos assez suffocant. Des éléments naturels déchaînés, un bateau-usine norvégien, des membres activistes de Sea Shepherd participent à cette suffocation.

Depuis OkavangoCaryl Férey décline une veine écologique qui se retrouve dans Grindadràp. le côté polar est moins important que le message politique qui est développé. Cette veine nouvelle peut déstabiliser les fans de Caryl Ferey.

Ce message politique porte sur le massacre des cétacés, les pêcheries industrielles, la pollution et la toxicité des viandes de cétacés. Autour de ce message fourmille un nombre de personnages importants, représentant les forces vives des îles Féroé.

Un personnage sort du lot. Il s’agit de Gab, jeune homme trentenaire, ancien soigneur du Marineland d’Antibes. Il est maintenant activiste au sein de l’organisation Sea Shepherd. Au long du roman, nous découvrons Gab, son passé, son goût pour l’apnée et son amour des orques. Cela dérive vers l’animisme, le chamanisme et les animaux totem. On comprend mieux alors la note de l’auteur en fin de roman qui rend hommage à Jean Malaurie et Pierre Robert de LatourPierre Robert de Latour a écrit Frères des orques et Jean Malauriede la pierre à l’âme.

Né à Caen, Caryl Férey grandit en Bretagne après l’installation de sa famille à Montfort-sur-Meu, près de Rennes, en 1974. Sa mère tenait une petite parfumerie, son père était VRP pour une multinationale fabriquant des emballages. Sa grand-mère institutrice lui a transmis le goût de la lecture[1]. Son prénom lui a été donné en référence au condamné à mort américain Caryl Chessman, exécuté en 1960]

Après avoir été expulsé d’établissements scolaires, il achève sa scolarité par correspondance et obtient son baccalauréat.

À la fin des années 1980, il est admiratif du style de Philippe Djian, dont il a lu le roman Bleu comme l’enfer. Exempté du service militaire à Rennes, il part avec un ami en Nouvelle-Zélande.

Grand voyageur, il parcourt l’Europe à moto, et fait un tour du monde à vingt ans.

Les principaux romans de Caryl Férey se situent dans des pays marqués par un passé récent douloureux – colonisation, apartheid, dictature – qui sert de toile de fond à ses histoires : la Nouvelle-Zélande pour Haka et Utu, l’Afrique du Sud pour Zulu, l’Argentine pour Mapuche, le Chili pour Condor et la Colombie pour Paz.

Ses livres sont des romans noirs où la critique sociale et le chaos sont omniprésents. « Je me sens toujours du côté des opprimés », déclare-t-il en 2017.

Caryl Férey travaille près de quatre ans sur chaque roman[. Il procède par étapes : un premier voyage pour découvrir le pays, prendre des repères ; ensuite commence un long travail de documentation, d’études, avant de passer à l’écriture de l’histoire ; un nouveau voyage sur place privilégiera les rencontres et permettra d’affiner, d’ancrer dans le réel ; et au retour c’est l’écriture elle-même qui est travaillée encore un an. Lorsqu’il écrit, c’est environ 7 ou 8 heures par jour.

Personne Morale de Justine Augier . Actes Sud. 🟩🟩🟩🟩◼️

Personne Morale

Justine Augier

Actes Sud

ISBN : 978-2-33019-591-5 Septembre 2024

304 pages

De façon souvent confuse, Syrie et Lafarge nous disent quelque chose. On a le souvenir d’une usine, de la guerre civile, d’un embargo. On croit savoir qu’il y a des juges, mais y a-t-il eu un procès  ? Et c’était quand, tout cela  ?

Justine Augier, dans un récit époustouflant, va tout remettre d’aplomb et la recherche d’infos va nous confirmer qu’un procès en correctionnelle est prévu fin 2025.

Retour sur les faits  : le cimentier Lafarge a maintenu coûte que coûte l’activité de son usine de Jalabaya en Syrie jusqu’en septembre 2014. Maintenir coûte que coûte l’activité signifie que la cimenterie a continué de tourner en temps de guerre, a financé le terrorisme de Daech et a mis en danger la vie des salariés syriens. Les salariés européens avaient quitté Jalabaya depuis longtemps.

Au vu de ces faits, une poignée de jeunes femmes, avocates, juristes, stagiaires, vont consacrer leur temps et leurs connaissances à rendre tangible la notion de responsabilité et à lutter contre l’impunité des puissants. Ces jeunes femmes, Marie-Laure, Tracy, Sarah, travaillent au sein des associations Sherpa et ECCHR. Avec ces jeunes femmes, il y a aussi Dorothée Myriam Kellou, pigiste à France 24.
Le but de ces jeunes femmes et de 11 anciens salariés syriens a été de déposer en 2016 une plainte contre Lafarge, sa filiale syrienne et ses dirigeants.

Le mémorandum de plus de 60 pages porte sur l’exploitation abusive du travail d’autrui, les conditions de travail indignes, la mise en danger d’autrui, le financement d’entreprises terroristes et la complicité de crime contre l’humanité.

C’est ce combat dont parle le récit de Justine Augier, en traitant en parallèle l’avancée des plaintes et l’historique de la cimenterie de Jalabaya. À aucun moment la lecture du récit est fastidieuse. Il est sidérant, surtout quand le pot de terre se bat contre le pot de fer.

À force de talent et d’abnégation, ces jeunes femmes vont faire vaciller le pot de fer. Rien n’est acquis. Les procédures sont toujours dilatoires et toutes les ficelles sont bonnes pour retarder et encore retarder la mise en place d’un procès.

Pour la batterie d’avocats au service de Lafarge et des puissants, il semble plus jouissif de malaxer la procédure et d’oublier la réalité de la plainte.
Dans nos années 2025, où l’état de droit est attaqué régulièrement, cela fait réfléchir.

Ce qui fait aussi réflexion concerne aussi qui fait quoi.

Les femmes sont juristes, stagiaires, avocates et cherchent la vérité. Les hommes sont des puissants, des avocats procéduriers. Réducteur ? Il ne semble pas. Les exemples sont légion dans ce récit.

Saisissant et salutaire.

Rendez-vous fin 2025 pour un procès sûrement retentissant.

Justine Augier, née en 1978 à Paris, est une romancièreessayiste et traductrice française. Justine Augier est la fille de Marielle de Sarnez et de Philippe Augier. Elle est diplômée de Sciences Po. Elle s’engage aussitôt dans l’humanitaire. Au sein de l’ONG Acted, elle est chargée des projets pour l’Afghanistan

Elle suit son conjoint lors de ses affectations à l’international. Elle réside cinq ans à Jérusalem . En 2013, après avoir exploré les différents quartiers de la ville, elle publie un portrait sur Jérusalem.

Elle reçoit le prix Fénéon en 2011, pour son roman En règle avec la nuit[.

En 2017, elle publie une enquête sur Razan Zaitouneh, avocate syrienne enlevée en 2013 à Douma près de Damas.

En 2024, elle publie le récit Personne morale, inspiré par le scandale Lafarge (le cimentier français est mis en examen pour avoir versé des millions d’euros au groupe terroriste Daesh via une usine en Syrie.) La chercheuse et critique Tiphaine Samoyault salue un « récit haletant ».

Annapurna, une affaire de cordée de David Roberts. Guérin. 🟩🟩🟩🟩◼️

Annapurna, une affaire de cordée.

David Roberts

Traduction: Gérard Pétiot

ISBN : 978-2-91175-522-4 . 2001

366 pages

Le 3 juin 1950, Maurice Herzog et Louis Lachenal atteignaient le sommet de l’Annapurna à 8071 m. Premier sommet himalayen de 8 000 m vaincu par les hommes.

De cet exploit naquit un livre écrit par Maurice Herzog  : Annapurna premier 8000.

Cette expédition sur l’Annapurna n’était pas que sportive. Elle était aussi une façon de refaire vivre l’honneur national après le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale. Cette expédition était formée d’alpinistes et de guides de renom (Lachenal, Terray, Rebuffat, Couzy) et d’un alpiniste amateur ingénieur chez Kléber Colomb  : Maurice Herzog.

Le deal était simple  : Herzog devait aller au sommet accompagné d’un guide. Chaque alpiniste avait accepté de ne rien écrire sur cette expédition pendant 5 ans, ni de divulguer quelques photos qui soient.

Annapurna Premier 8000 était la version officielle de l’expédition. Maurice Herzog en était le héros. Tous les autres étaient réduits à des comparses. le récit portait en lui la tragédie  : les mains et les pieds gelés, le retour apocalyptique de l’Annapurna. Cette version fut la seule pendant 5 ans. Chacun respectant sa promesse. Et puis, au bout de cinq ans, les langues et les écrits se délièrent. La conquête de l’Annapurna prenait une autre dimension.

D’abord Louis Lachenal écrivit Les carnets du vertige. Puis Lionel Terray Les conquérants de l’inutile et enfin Gaston Rebuffat Entre terre et ciel. Ces alpinistes disaient leur vérité, bien différente de celle d’Herzog.

Pourtant, Les Carnets du vertige de Louis Lachenal avaient été expurgés par Gérard Herzog, frère de Maurice.

La conquête de l’Annapurna gardait une partie de son secret.

Et puis, en 1996, Michel Guérin, éditeur, découvrait les originaux de Louis Lachenal. Les Carnets du vertige allaient révéler leur vérité.

Michel Guérin prit contact avec l’Américain David Roberts, écrivain et alpiniste.

De ce contact naît un livre en 2000 : Annapurna, une affaire de cordée.

Ce livre reprend la conquête de l’Annapurna et compare les différentes versions. C’est un livre juste, documenté, qui remet les choses à leur place. Les hommes, la montagne, l’aventure, l’ego sont toujours les moteurs d’histoires extraordinaires.

La lecture de ce livre nous replonge dans ce monde des expéditions d’il y a 70 ans et la conquête de l’Himalaya.

Une madeleine bien agréable. Un retour salutaire sur une expédition nationale.

David Stuart Roberts était un grimpeur, alpiniste, professeur d’université et auteur de livres et d’articles sur l’escalade et l’histoire du Sud-Ouest américain. il est décédé en 2021

Il obtient un diplôme de mathématiques de l’Université Harvard en 1965 et un doctorat d’anglais à l’Université de Denver en 1970. David Roberts a été professeur de littérature au Hampshire College, à Amherst, dans le Massachusetts, de 1970 à 1979.

Il a pratiqué l’alpinisme jusqu’au milieu des années 1970. Au cours de treize saisons passées dans la nature sauvage de l’Alaska, Roberts est devenu connu grâce à de nombreuses premières ascensions, notamment le Wickersham Wall sur le mont McKinley. Ses aventures en Alaska lui ont inspiré son premier roman, « La Face perdue » (« The Mountain of My Fear », 1968).

Doué d’un grand talent pour « inviter » un public de néophytes en montagne, il s’est imposé comme l’une des voix les plus prolifiques de la littérature d’aventure. Il a publié plus de vingt livres, dont six aux éditions Guérin, notamment « Annapurna, une affaire de cordée » (2000)

Alors c’est bien de Clémentine Mélois. Gallimard. 🟩🟩🟩🟩◼️

Alors c’est bien

Clémentine Mélois

Gallimard

ISBN : 978-2-07307-503-1 Août 2024

208 pages

Voici un récit d’une tendresse folle et iconoclaste.

Clémentine Mélois va nous faire revivre son père Bernard et sa famille autour de sa mère et de ses deux soeurs.

Son père vient de mourir et Clémentine se doit de nous raconter cela tant qu’il lui reste de la peinture bleue sur les mains  ! Avec cette peinture, un bleu RAL 5002, elle a peint le cercueil de son papa. Iconoclaste sûrement, mais tellement tendre.

Bernard Mélois était sculpteur et soudait tout ce qu’il trouvait. Sur Internet, vous trouverez ses sculptures, émaillées hautes en couleurs. de même, une vidéo vous présentera sa caverne d’Ali Baba. Un original, Bernard Mélois, comme peuvent l’être les artistes.

Dans son récit, Clémentine Mélois respecte cela et honore la mémoire de son père et de sa famille avec cet enterrement à l’image du sculpteur.

Quelques jours hors du temps pour être au plus près de l’âme et de la vie de Bernard Mélois. Une tendre fantaisie, sensible sur la perte et la filiation.
La vie par dessus tout.
Alors c’est bien

Clémentine Mélois, née le 15 juin 1980 à La Ferté-Milon, est une artiste plasticienne et écrivaine française. Elle est membre de l’Oulipo depuis juin 2017.

Les Saules de Mathilde Beaussault. Seuil Cadre Noir. 🟩🟩🟩🟩◼️

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Les Saules

Mathilde Beaussault

Seuil- Cadre Noir

ISBN : 978-2-02-157698-6 Janvier 2025

272 pages

Le premier roman de Mathilde Beaussault est une belle réussite.

Roman noir maîtrisé, dans un style parlé, qui nous entraîne dans les confins d’un hameau breton, entre Haute Motte et Basse Motte. À la Haute Motte, il y a un pharmacien. Celui-ci a une femme et une fille, Marie, 17 ans et déjà cataloguée  : «  Marie, couche-toi là  !  »

Le corps de Marie va être retrouvé. Elle a été étranglée. Ce corps a été découvert par Marguerite, enfant soi-disant simple d’esprit. Elle est la fille d’un couple d’agriculteurs qui vivent à la Basse Motte pas loin des saules et de la coulée verte où a été découvert le corps de Marie.

Un thriller classique avec un mobile, un coupable et des haines ressassées entre classes sociales. Mais Les Saules n’est pas qu’un thriller classique. Mathilde Beaussault installe une ambiance, une atmosphère prenante. Cette ambiance prime sur l’intrigue, bien que celle-ci soit bien ficelée. de même, la façon de décrire les interrogatoires est originale. Nous n’avons que les réponses des protagonistes dans un style familier, près de la réalité. Les questions des enquêteurs nous sont suggérées par les réponses des personnes interrogées. Cela donne des ressentis remarquables.

Les Saules est un roman noir rural et naturel où les personnages sont ciselés en quelques phrases et descriptions et où l’âpreté de chacun prend sa place et envoûte. Mathilde Beaussault nous entraîne dans cet univers et cette ambiance. Mieux nous nous fondons dans ce hameau breton et, comme Marguerite, nous épiions et essayons de comprendre.

Un premier roman d’une grande intensité. Mathilde Beaussault marche sur les traces de Franck Bouysse ou de Sandrine Collette. Excusez du peu.


Née en Bretagne mais angevine d’adoption depuis maintenant treize ans, Mathilde Beaussault enseigne le français dans un collège ligérien et vient de publier son premier roman.

Biberonnée à la littérature, Mathilde Beaussault lit chaque jour et ses choix sont très éclectiques (de Roland Barthes à Benjamin Whitmer en passant par Marguerite Duras ou Olivier Norek), mais elle est surtout  dingue des romans et nouvelles de Ron Rash . Ses origines paysannes lui ont inspiré ce roman noir rural qu’elle a situé dans un petit village au fin fond de la Bretagne dans les années quatre-vingt.