Archives pour la catégorie Roman

Colonne d’Adrien Bosc. Stock. 💛💛💛

Colonne est le troisième tome d’une trilogie commencé avec Constellation et poursuivie avec Capitaine..
La mécanique mise en place par Adrien Bosc est la même pour ces trois tomes.
Un événement historique ou accidentel dans lesquels sont plongés des personnes connues, sportives, militaires ou culturelles.
Constellation nous emmenait aux Açores où s’est écrasé l’avion qui transportait Marcel Cerdan.
Capitaine nous entrainait avec le CapitainePaul-Lemerle en 1941 le long des côtes méditerranéennes avec les réprouvés de Vichy, des juifs, des exilés et des apatrides et des intellectuels. Parmi eux André Breton et Claude Lévi Strauss.
Colonne se situe en 1936 pendant la guerre civile d’Espagne. Nous suivons la colonne Durutti à laquelle s’est jointe Simone Weil.
Simone Weil , philosophe, a passé 45 jours auprès de la colonne Durutti. Blessée , elle du être rapatrié en France.
Adrien Bosc met le focus sur un courrier que Simone Weil a transmis à Georges Bernanos et sur les atrocités quelque soit les victimes , phalangistes, fascistes, anarchistes et républicains.
Je suis resté sur ma faim durant ma lecture , malgré la belle écriture d’Adrien Bosc.
Adrien Bosc, lors de différents interviews a toujours dit que ce qu’il avait intéressé dans le parcours de Simone Weil, c’est le point de bascule qu’elle a connu durant ces 45 jours dans une communauté de destin.
Ce point de bascule prenant comme origine qu’une guerre n’est pas juste et que chacun renie des idéaux pour laisser place à une violence intolérable .
C’est le choix d’Adrien Bosc que de partir de ce point de bascule.
Pourtant quand Simone Weil en 1937 va à Assise elle est bouleversée et se rapproche du christianisme. Elle dira : , j’ai soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves .
Ces esclaves qu’elle rencontrait et défendait au plus prés du monde ouvrier , ou au plus prés de cette colonne Durutti , colonne internationale.
J’aurais aimé qu’Adrien Bosc mette en perspective ces deux visions qu’avaient Simone Weil :.
: « le malheur des autres est entré dans ma chair et dans mon âme »
Simone Weil.

Né d’un père architecte, Adrien Bosc a cinq frères et sœurs1. Son frère aîné, David Bosc, est romancier et éditeur. Après un baccalauréat littéraire au lycée Mistral d’Avignon, il suit une classe préparatoire aux grandes écoles au lycée Condorcet à Paris mais échoue au concours de l’École normale supérieure2. Il rejoint l’université de la Sorbonne où il obtient un master de lettres1.
« Jeune homme pressé »3, il est embauché par Philippe Tesson à la revue L’Avant-scène. En 2011, il crée les Éditions du sous-sol, avec l’appui de Pierre BergéVictor RobertGérard Berréby et Olivier Diaz. Il y crée deux revues, Feuilleton et Desports, et revend la société aux Éditions du Seuil3. En 2016, il est nommé directeur adjoint de l’édition des éditions du Seuil4. En 2018, il est nommé directeur général des Éditions Points5

Regardez nous danser de Leila Slimani. Gallimard. 💛💛💛

Regardez nous danser est le deuxième volet de la trilogie le pays des autres.
Dans cette trilogie Leila Slimani nous raconte la saga de la famille Belhadj. Dans le premier tome intitulé la guerre nous faisions la connaissance d’Amine, jeune marocain envoyé en France et en Alsace pendant la Seconde guerre mondiale. .Il rencontra Mathilde et celle ci le suivit au Maroc où ils fondèrent une famille et une entreprise agricole.
Nous retrouvons cette famille avec ces enfants , Aicha et Selim en 1968.
Amine a fait de son domaine une entreprise florissante. Amine appartient à la nouvelle bourgeoisie dominante , proche de la royauté.
Aicha a fait ses études de médecine à Strasbourg et vit sa vie entre ses deux cultures.
Lors de la chronique du premier tome j’avait écrit ceci :
J’ai ressenti dans ce roman comme une volonté de la part de Leila Slimani de ne pas prendre parti et de mettre tout le monde dos à dos afin de ne froisser personne et permettre la mise en place ce cette saga familiale.
Tout est ébauché mais sans véritable profondeur.
Pourtant que de thèmes porteurs ! La place de la femme dans la société marocaine, la marche vers l’indépendance, la construction d’un couple mixte, le lien au colonisateur.
J’espérais , les personnages installés, que le deuxième tome approfondirait les différents thèmes.
Malheureusement, j’ai le même ressenti que lors de la lecture du premier tome. Beaucoup de thèmes abordés comme si il fallait cocher les cases : la royauté, le pouvoir, la corruption, les attentats etc…
Bien évidemment ces évènements ont fait le Maroc et les Marocains.
Mais je trouve que Leila Slimani n’approfondi pas ces événements à la lumière de ces personnages.
Par contre Leila Slimani nous montre des femmes magnifiques , combattantes, libres et sensuelles.
Ces femmes qui me feront lire la fin de cette trilogie ou plutôt saga

Leïla Slimani, née le 3 octobre 1981 à Rabat au Maroc, est une journaliste et femme de lettres franco-marocaine. Son père est banquier et haut fonctionnaire marocain, secrétaire d’État chargé des Affaires économiques de 1977 à 1979. Sa mère est médecin ORL et a été la première femme médecin à intégrer une spécialité médicale au Maroc.
Après son baccalauréat, obtenu au lycée français Descartes à Rabat en 1999, elle vient à Paris en classes préparatoires littéraires au lycée Fénelon. Elle sort ensuite diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris. Elle s’essaye un temps à la comédie (Cours Florent) puis choisit de poursuivre ses études à l’ESCP Europe pour se former aux médias. De 2008 à 2012, elle est engagée au magazine Jeune Afrique avant de se consacrer à l’écriture littéraire mais continue des piges pour le journal.

Connemara de Nicolas Mathieu. Actes Sud. 💛💛💛💛

Dans mon billet sur le livre précédent de Nicolas Mathieu , Leurs enfants après eux, j’avais écrit ceci :
Par son écriture et son style, Nicolas Mathieu nous ancre dans la peau de ces personnages, dans cette vraie vie, loin de Paris et la mondialisation
C’est terre à terre, charnel, sans équivoque.
Une écriture populaire, des mots simples nous plongent au coeur de ces jeunes, de leurs parents
Aucun voyeurisme, juste l’envie de vivre, d’exister.
Nicolas Mathieu nous parle de la cité, des relations sociales, de nos rêves et utopies.
Il est toujours l’heure de croire.
Il est toujours l’heure d’un départ.
Et bien je peux reprendre les mêmes termes pour présenter le dernier roman de Nicolas Mathieu , Connemara.
On pourrait penser que Nicolas Mathieu fait de la redite.
Ce n’est pas du tout le cas .
Nicolas Mathieu creuse son sillon et approfondi ses thèmes de prédilections.
Derrière son réalisme, pointe surtout une justesse des situations.
D’abord il reste dans cette région du Grand Est qui est sa matrice, son terreau culturel et social.
Ce terreau fait d’un ancien monde industriel, sidérurgique, ouvrier. Ce terreau fait de villages , de bistrots , de collèges, de scooters, de bals , de villes périphériques. Ce terreau qui enlise aussi et qui empêche d’aller voir ailleurs.
C’était le cas dans Leurs enfants après eux.
Hélène et Christophe, personnages principaux de Connemara reprennent à leur compte cette réalité.
Hélène a tenté de s’extraire de Cornecourt cette ville périphérique de 15 000 habitants. Elle est partie faire des hautes écoles à Paris ou en province .
Elle s’est mariée, a eu deux enfants et travaille tout comme son mari Philippe dans une agence de consulting.
Christophe lui est resté à Cornecourt .
Il s’est marié, il a un garçon. Divorcé il est revenu vivre chez son père. Il sillonne les routes du Grand Est en tant que commercial vendant de la nourriture pour chiens.
Pour tous il reste une ancienne gloire de l’équipe de hockey d’Epinal.
Hélène et Christophe son au mitan de leur vie. La quarantaine va les happer et leur faire vivre une parenthèse
Le temps déjà des souvenirs de l’adolescence, de la jeunesse et de la vie qui file.
Que nous renvoie le miroir ?
Avec Nicolas Mathieu tout est question de miroir. le reflet dans le miroir est il réel, fidèle ou fait il apparaitre les fractures, les zones d’ombre. Qu’est ce qui est le plus important , le plus juste?
Ce jeu de miroir permet de croquer le monde des agences de consulting des Open Space face aux services publics , aux mairies.
Qui y a t il de plus kitch : s’éclater en groupe sur la musique des Lacs du Connemara de Michel Sardou , ou se trouver seul sur Tinder à se fabriquer un profil sexy ?
Nicolas Mathieu travaille la pâte humaine comme un artisan. Toujours le regard, le mot juste. Tous les personnages sont emplis d’humanité, de détresse mais aussi de la possibilité d’une île.
« Là-bas au Connemara
On sait tout le prix du silence
Là-bas au Connemara
On dit que la vie, c’est une folie
Et que la folie, ça se danse. »
 » Comme avec une chanson de Sardou. Quand, dans un mariage, tout le monde se lève, chante à l’unisson et danse, c’est un phénomène humain puissant, épique et beau, qui mérite d’être rendu. « ( Nicolas Mathieu )

Les oiseaux chanteurs de Christy Lefteri. Seuil. 💛💛💛💛

Deuxième plongée dans l’île de Chypre.
Après la lecture de L’île aux arbres disparus d’Elif Shafak, voici Les oiseaux chanteurs de Christy Lefteri.
Elif Shafak nous parle des migrations , de l’exil dans la Chypre Turco – grecque entre 1970 et 2020.
Christy Lefteri ancre son roman dans les années actuelles et va enquêter sur les nombreuses femmes invisibles et asiatiques qui vivent à Chypre.
Les trois premiers chapitres commencent par la même antienne : Un jour, le jour ou Nisha a disparu.
Ce jour ou Nisha a disparu , deux personnes vont nous en parler. D’abord Petra Loizides, opticienne vivant le long de la ligne verte, ligne de séparation de Chypre entres grecs et turcs. Nisha est la nourrice de sa fille Aliki mais aussi sa femme de mènage.
Puis Yiannis , jeune homme, locataire à l’étage de la maison de Petra. Il vit une relation amoureuse avec Nisha sans que Petra en soit au courant.
Yiannis est un ancien financier que la crise de 2008 a ruiné. Il vivote de petits métiers en petits métiers et vit du braconnage des oiseaux chanteurs.
A travers Petra et Yiannis nous allons peu à peu découvrir qui est Nisha. A savoir une jeune Sri lankaise qui depuis de nombreuses années vit à Chypre , en ayant laissé dans son île natale sa fille de 11 ans Kumari.
On va surtout découvrir les sombres réseaux d’un pays gangréné par les trafics en tous genres, trafics d’humains et d’animaux.
Christy Lefteri nous livre une histoire sombre avec beaucoup d’humanité et un personnage lumineux : Nisha..
Dans tout le livre ce sont les autres qui parlent d’elle.
Elle parle en son nom sur les deux dernières pages du livre, dans une lettre écrite à sa fille :
« J’ai tant à te dire. Sois patiente . La vérité a besoin de temps. »
La vérité a eu besoin de 350 pages. Cette vérité se mérite.
Merci aux Editions du Seuil et à Babelio pour cette belle découverte.

Christy Lefteri est une romancière.

Elle est née de parents chypriotes. Elle anime un atelier d’écriture à l’Université Brunel. En 2010, elle a publié son premier roman, « A Watermelon, a Fish and a Bible ».

« L’apiculteur d’Alep » (« The Beekeeper of Aleppo », 2019), son deuxième roman, lui a été inspiré par son travail de bénévole pour l’Unicef dans un camp de migrants à Athènes.

La décision de Karine Tuil. Gallimard. 💛💛💛💛

Voici un roman qui est sur le fil du rasoir. Un sujet hautement inflammable : le terrorisme, l’Islam, les juges.
A ces éléments Karine Tuil rajoute les problèmes personnels du juge anti terroriste, à savoir son divorce et sa nouvelle relation amoureuse avec un avocat qui est défend le prévenu dont elle instruit le dossier .
Hautement inflammable ! Oh que oui !
Mais Karine Tuil mène cela à la perfection avec un fil narratif extrêmement tenu nous plongeant dans les arcanes de la justice et de l’anti terrorisme.

Alma Revel, 49 ans, juge anti terroriste doit se prononcer sur le sort d’un jeune homme revenant de Syrie et suspecté d’avoir rejoint l’Etat Islamique. Liberté ou emprisonnement ? Quelle décision ?
Parallèlement Alma Revel est confrontée à sa vie personnelle, avec un écrivain sur le déclin. Alma entretient une relation avec un avocat.
Divorce ou pas ? Mélange des genres dans la relation avec un avocat ? Quelle décision ?

La décision n’est pas unique, elle est multiple.
Les choix que fera Alma seront importants pour sa vie personnelle mais aussi pour la vie de beaucoup d’autres.

Ce livre est remarquable par le côté documentaire de la vie d’un juge anti terroriste. Cette documentation se chargeant de donner une âme, des émotions à Alma et propulsant le lecteur au coeur de ce maelstrom.
Les verbatims des interrogatoires du juge face à Abdeljalil Kacem, rentrant de Syrie sont absolument prenant et nous oblige , lecteurs, à nous questionner .
Comme la juge.
Abdeljalil est il sincère ?
Ne joue t’il pas de la taqiya , de la dissimulation ?
A t il des velléités terroristes ?
Doit on le laisser en prison avec un risque de radicalisation ?
Doit on le laisser en liberté avec le risque de provoquer un attentat ?
Quelle décision ? Quel poids de la responsabilité ?

Plus le livre avance , plus l’intensité augmente, plus nous sommes confrontés à nos choix individuels et sociétaux.
Décider reste un acte personnel, avec toutes ses conséquences
« -Le risque de prendre une mauvaise décision n’est rien comparé à la terreur de l’indécision (p185) »

Karine Tuil 
est un écrivain français. Elle vit et travaille à Paris. Elle est diplômée d’une maîtrise de droit des affaires et d’un DEA de droit de la communication (Université Panthéon Assas). Elle est l’auteur de douze romans traduits en plusieurs langues. « Les choses humaines », son onzième roman a obtenu le  prix Interallié 2019 et le Goncourt des lycéens 2019.  Il a été adapté au cinéma par Yvan Attal. Le film « Les choses humaines » sorti en salles le 1er décembre 2021 avec 
Ben Attal, Suzanne Jouannet, Charlotte Gainsbourg, Pierre Arditi, Mathie
u Kassovitz, Benjamin Lavernhe, Audrey Dana, Judith Chemla. Il a été sélectionné à la Mostra de Venise et au festival du cinéma américain de Deauville. Karine Tuil a reçu à Venise le 9  septembre 2021, le prix Kinéo Art et littérature à l’occasion de la sortie de l’édition italienne de « Les Choses humaines » « Le cose umane » aux éditions La nave di Teseo.

L’anarchiste qui s’appelait comme moi de Pablo Martin Sanchez. Zulma La Contre-allée. 💛💛💛💛💛

Quelle magnifique idée littéraire et fictionnelle !
Rechercher son homonyme sur Internet.
C’est ce qu’a fait l’écrivain espagnol Pablo Martin Sanchez.
Pablo Martin Sanchez a écrit l’anarchiste qui s’appelait comme en 2012 et son roman vient d’être traduit aux Editions Zulma et La contre-allée.
Pablo Martin Sanchez est connu pour être le traducteur en espagnol de Raymond QueneauDelphine de Vigan ou Hervé le Tellier.
Il fait aussi partie de L’Oulipo. L’Oulipo a pour but de découvrir de nouvelles potentialités du langage et de moderniser l’expression à travers des jeux d’écriture.
Donc Pablo Martin Sanchez tape son nom sur google et au milieu d’un nombre important d’intrants , il découvre son nom dans le dictionnaire des anarchistes espagnols .
3 petites lignes dans un article consacré à l’anarchiste Enrique Gil Galar : « Capturé, il fut condamné à mort et exécuté avec d’autres militants, comme Julian Santillan Rodriguez et Pablo Martin Sanchez « .
« Membre d’un groupe d’action, Enrique Gil Galar participa le 6 et 7 Novembre 1924 à l’expédition de Vera de Bidasoa au cours de laquelle une centaine de camarades venus de France étaient entrés en Espagne « 
Pablo Martin Sanchez se lance dans l’investigation et recherche documents et informations concernant cet homonyme ayant vécu au début du 20éme siècle. tout cela se concentrera à Barracaldo dans la banlieue de Bilbao.
Il rencontrera Térésa, une vieille femme de 90 ans, qui est la nièce de l’anarchiste Pablo Martin Sanchez et qui lui permettra de dérouler le fil menu de la vie de l’anarchiste.
Mais comment démêler le vrai du faux, entre récit historique et fiction ?
Il est évident que c’est jubilatoire pour Pablo Martin Sanchez de nous entrainer entre fiction et réalité. Et il le fait diantrement bien !
Il profite des interstices inconnus de la vie de Pablo Martin Sanchez pour nous immerger dans le Paris du début du 20ème siècle : les quartiers populaires , les années folles mais encore les petits commerces et les linotypistes.
Une capitale dans laquelle grenouille les anarchistes de tous poils et plus spécialement espagnols.
Car c’est aussi la grande réussite de ce roman : nous faire découvrir une partie de l’histoire espagnole en ces années 1920. Nous connaissons plus de l’Espagne la période la guerre civile de 1936. Elle a pourtant été précédée par la dictature de Miguel Primo de Rivera qui a écrasé ces rêves anarchistes et libertaires. des rêves précurseurs de ce que seront le Pays Basque et la Catalogne.
Enfin comment ne pas être touché par ces engagements jusqu’à la mort ?
Je suppose que Pablo Martin Sanchez l’écrivain a du cheminer longuement auprès de Pablo Martin Sanchez l’anarchiste. Un cheminement qui se poursuit 10 ans après la naissance du roman avec son édition en France.
J’ai rencontré Pablo Martin Sanchez à la Fête du livre de Bron en Mars 2022.
Il était toujours imprégné de ce roman et de ce cheminement.
Sa dédicace : » Cette histoire du passé qui parle bien du présent. »
Le cheminement de deux homonymes à 100 ans d’écart mais qui parlent d’une même voix .
Un livre qui parle d’aventure, d’Histoire, d’amour et de convictions.
Je vous le recommande chaudement.

Pablo Martín Sánchez est un écrivain diplômé en art dramatique de l’Institut de théâtre de Barcelone, docteur en langue française et en littérature de l’université Lille-III et docteur en littérature comparée de l’université de Grenade.
Il a travaillé entre autres comme lecteur, correcteur, libraire.
Il traduit du français à l’espagnol.
Auteur de contes (Frictions, Éditions la Contre Allée, 2011) et d’un roman (L’Anarchiste qui portait mon nom, Acantilado, 2012).
En 2014, il devient le premier membre espagnol de l’Oulipo.

Pablo Martin Sanchez 1924

Ultramarins de Mariette Navarro. Quidam Editeur. 💛💛💛

Quel livre étrange qui nous invite au pas de côté et au lâcher prise.
Quel livre étrange où une femme est commandante d’un cargo sur lequel elle dirige 20 hommes .
Ce cargo de containers relie l’Europe aux Antilles.
L’habitude du trajet , chacun à son poste .
Et puis la demande incongrue des 20 hommes de bord : se baigner au milieu de l’Océan. Et la commandante dit oui. le pas de côté .
Le pas de côté d’une commandante qui accepte la demande incongrue.
Le pas de côté d’une baignade dans un océan de vagues et d’inconnus
le pas de côté d’un cargo que l’on arrête dont on coupe les radars et que l’on fait disparaitre temporairement.
La commandante n’est plus commandante. Les hommes ne sont plus marins . le cargo est à l’arrêt.
Tous ont ralenti le temps de ce qu’ils sont . Ils ont accepté de lâcher prise.
Et ce lâcher prise ouvre sur la poésie, le mystère, le vertige.
Sont ils réellement 20 marins qui vont se perdre dans une brume inattendue s’étendant sur le Tropique ,
Comment envisager qu’un cargo prenne son indépendance et décide de ralentir.
Ralentir , prendre du temps, le leitmotiv de ce court roman dense comme cet océan, ce cargo et cette vie de marin.
un joli moment de lecture.

Après des études de lettres modernes et d’arts du spectacle, Mariette Navarro est formée en tant que dramaturge à l’école du Théâtre national de Strasbourg (2004-2007).

Elle est d’abord dramaturge auprès de Dominique Pitoiset au Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine pour la création de Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee (2009) et Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller (2010), auprès de Matthieu Roy pour Qui a peur du loup ? de Christophe Pellet (2011) et auprès de Caroline Guiela Nguyen pour Se souvenir de Violetta (2011), Elle brûle (2013) et Le Chagrin au Théâtre national de la Colline.

Mariette Navarro travaille comme dramaturge pour différents théâtres et compagnies, fait partie de comités de lecture, et du collectif d’artistes de la Comédie de Béthune depuis 2014. Elle est associée aux Scènes du Jura (scène nationale) pour la saison 15-16, et au théâtre de l’Aquarium pour la saison 17-18.

Elle co-dirige la collection Grands Fonds chez Cheyne éditeur.

Elle intervient régulièrement dans les écoles supérieures d’art dramatique (ENSATTESADCNSAD).

Elle écrit notamment pour les metteurs en scène Matthieu Roy (Prodiges®), Caroline Guiela Nguyen (Elle brûle), Anne Courel (Les feux de poitrineFrançois Rancillac (Les hérétiques), Hélène Soulié (Scoreuse) , et la chorégraphe Marion Lévy (Les Puissantes, Et Juliette, Training)..

Extraits d’un interview de Mariette Navarro sur France Culture

« La notion du temps est un sujet qui m’obsède et qui fait que, j’aurais très bien pu faire ce voyage en cargo  et ne pas écrire dessus, il n’y avait aucun enjeu documentaire, mais l’idée du temps qu’on peut voler à nos quotidiens, aux injonctions, le temps de présence à bord d’un bateau fait tout disparaître : on n’a plus de réseau, plus accès aux bombardements d’internet, et finalement, deux semaines à bord d’un cargo, c’est comme une retraite dans un monastère. » 

« Au début l’impulsion première de l’écriture du livre, le premier personnage qui apparaissait, était ce collectif d’hommes qui se jetait à l’eau, cette image de liberté absolue : on plonge, et on plonge ensemble. Mais très vite, j’ai eu l’intuition qu’il y avait quelqu’un au-dessus de ces hommes, et qui regardait cette scène, mais je ne savais pas qui. Puis, j’ai pris la décision, de façon plus consciente, que ce serait une femme. J’avais envie, comme premier décalage par rapport à la réalité, de faire que le commandant du bateau soit une femme, et cela a changé tout l’imaginaire du texte, en redistribuant les cartes des relations de pouvoir, de travail, et de désirs. »

La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr. Philippe Rey. 💛💛💛

Chroniquer La plus secrète mémoire des hommes n’est pas une chose simple.
Voici le roman d’un jeune auteur africain de 31 ans : Mohamed Mbougar Sarr.
Livre qui a obtenu le Prix Goncourt.
Mais Goncourt signifie-t-il grand livre?
C’est un roman brillant par son écriture, exigeant dans sa lecture, et qui fait l’éloge de la littérature.
C’est l’histoire d’un écrivain africain, T.C Elimane, qui en 1938 à écrit Le Labyrinthe de l’inhumain. Elimane fût appelé le Rimbaud nègre. Puis on a perdu sa trace.
En 2018 un jeune auteur africain, Diegane Latyr Faye découvre Le Labyrinthe de l’Inhumain et se met à la recherche des traces de T.C Elimane et essaye de comprendre le pourquoi de sa disparition.
Sa recherche va l’entrainer de Paris au Sénégal en passant par Amsterdam et l’Argentine. Le tout sur la durée du 20ème siècle et du début du vingt et unième.
Comme je le dit en début de chronique , c’est un roman brillant par son écriture et exigeant dans la lecture. Mais ceci peut se retourner contre son auteur.
Le livre est brillant mais y a t il un intérêt primordial à employer régulièrement des mots inconnus de la plupart d’entre nous .
La lecture est exigeante mais pourquoi la rendre encore plus exigeante en ne nommant pas les personnages qui interviennent ni les lieux. Qui parle, où sommes nous ? Avec Siga D , avec l’Haïtienne , dans une chambre à Paris , Amsterdam ou Dakar.
Le « Je  » appartient à chaque personnage , On croit être avec le même narrateur mais ce n’est pas le cas.
Ou comment rendre confuse la lecture.
Et c’est dommage car l’histoire de T C Elimane n’est pas totalement fictionnelle.
C’est l’écrivain malien Yambo Ouologuem et son livre Le devoir de violence qui ont inspiré le fictif Labyrinthe de l’inhumain
Sont développés dans La plus secrète mémoire des hommes les thèmes du plagiat, de la place de la littérature, de la colonisation et de la Shoah.
Ce sont toujours des points de vue qui amènent une réflexion. Comment ne pas voir dans Diégane Latyr Faye , Mohamed Mbougar Sarr ?
Ecrire ou ne pas écrire , tel est le dilemme de TC Elimane, Diegane Latyr Faye et Mohamed Mbougar Sarr.
Filigrane d’un roman pour lequel la confusion m’a empêché d’appréhender toute l’inventivité de l’auteur.

Pour contrebalancer cet avis la vdéo de son passage sur France Inter.

Près de la mer d’Abdulrazak Gurnah. Denoel. 💛💛

Près de la mer par Gurnah

Voici un roman qui m’a perdu. C’est délicat de dire cela quand il s’agit d’un écrivain qui a reçu en 2021 le Prix Nobel. et pourtant je n’ai pas accroché au récit d’ Abdulrazak Gurnah.
Je suis resté surs les bords de ce livre. A aucun moment je n’ai réussi à m’inscrire dans le récit qui est proposé.
Pourtant ce récit devait être intéressant et attachant. Intéressant par la dénonciation du colonialisme britannique en Afrique de l’Est. Abdulrazak Garnah est tanzanien, né à Zanzibar et c’est dans ces pays et en Angleterre que se déroule l’action de son roman.
Roman écrit en 2001.
Un jour de 1994 Saleh Omar débarque à Londres afin de demander l’asile. Pour des raisons que l’on apprendra plus tard il se présente à la douane avec un faux passeport au nom de Mahmud.
Par un concours de circonstance le fils du vrai Mahmud va apprendre que quelqu’un a profité de l’identité de son père.
Ils vont se rencontrer et se raconter leurs vraies histoires.
Rien de bien compliqué dans le « scénario  » et pourtant je me suis perdu entre les personnages , les lieux.
Impossible de me raccrocher. Un sentiment de confusion dans l’écriture et les personnages.
Le Times dit pourtant en quatrième de couverture : « On ose à peine respirer en lisant ce livre, de peur de briser la magie. « 
Je n’ai malheureusement trouvé aucune magie dans la lecture du roman. J’étais plutôt perdu dans un labyrinthe .

Abdulrazak Gurnah - BUZZAFRIK

Abdulrazak Gurnah1, né le 20 décembre 1948 à Zanzibar, est un romancier tanzanien écrivant en anglais et vivant au Royaume-Uni. Ses plus célèbres romans sont Paradise (1994), présélectionné pour le Booker et le Whitbread PrizeDesertion (2005) et By the Sea (2001), présélectionné pour le Booker et pour le Los Angeles Times Book Prize2.

En 2021, il reçoit le prix Nobel de littérature pour son œuvre mettant en lumière le colonialisme et, selon le comité Nobel pour « son récit empathique et sans compromis des effets du colonialisme et le destin des réfugiés pris entre les cultures et les continents »3

L’île aux arbres disparus d’Elif Shafak. Flammarion. 💛💛💛💛💛

L'Île aux arbres disparus par Shafak

Un coup de coeur , une pépite !. Les mots ne viennent pas pour dire le bonheur de lecture que procure L’île aux arbres disparus d »Elif Shafak.
Reprendre la quatrième de couverture et s’approprier la phrase de Colum McCann : » Les mots d’Elif Shafak créent un nouveau monde, à notre intention. « 
A partir de son roman Elif Shafak nous entraîne avec les exilés, les déracinés dans un monde du vivant tel que peut en parler Baptiste Morizot dans : Manières d’être vivant.
Ada, seize ans est lycéenne à Londres. Elle vit avec son père , Kostas, chypriote grec éxilé. Celui-ci est spécialiste de l’écologie et de la botanique évolutives.
La mère d’Ada, Defne, chypriote turque est décédé.
Dans le jardin de la maison de Kostas et Ada se tient un figuier.
Ada, se tient debout, dans la classe de Mrs Walcott et laisse sortir de son corps un long cri de rage. Pendant ce cri elle se remémore le passage d’un sermon entendu jadis, peut être dans une église ou une mosquée : « Quand l’âme quitte le corps, elle monte vers le firmament et sur son parcours elle s’arrête pour regarder tout ce qui s’étend sous elle, impassible, indifférente, insensible à la douleur « .
De ce cri de rage, Elif Shafak fait le détonateur de ce roman pour nous dire la rencontre de Kostas et Defne en 1974 dans Chypre déchiré par la guerre civile.
Des personnages d’une folle humanité, puissants débordant de générosité mais aussi de failles et de contradictions.
Pour nous raconter cette histoire , nous naviguons entre Chypre et Londres, entre 1974 et 2020.
Mais cette histoire d’amour, d’exil, de déchirement ne serait être complète sans le point de vue du figuier. Régulièrement celui-ci devient narrateur et confident de Kostas et Defne.
Celui-ci nous rapporte son point de vue sur la situation. Un figuier, c’est vivant. Il perçoit, il entend, il a une mémoire.
Et c’est dans ce personnage du figuier que le roman d’Elif Shafak prend une tournure universelle. Ce figuier nous interroge sur la bêtise humaine mais aussi sur notre temps présent : le dérèglement climatique, la place du vivant et de la nature, la mémoire transgénérationnelle ( racines végétales – racines humaines ) les migrations ( humaines et animales).
L’île aux arbres disparus est un mélange de merveilleux, de rêves ( L’Orient n’est pas loin ) de chagrin et d’imagination.
Plusieurs niveaux de lecture se superposent reliant hommes et arbres autour de l’exil, de la mémoire. Les arbres sont des gardiens de la mémoire de la terre natale et ravivent les souvenirs de nos racines. Peut on être déraciné?
Les arbres garde une mémoire du temps. Tout comme les humains possèdent une mémoire intergénérationnelle et les traumatismes qui en découlent.
Quelle interdépendance entre les hommes et le monde du vivant

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Je terminerais par l’extrait de l’interview d’Elif Shafak donné à un journaliste pour la Fête du livre de Bron :


« Nous les arbres, nous ne pouvons qu’observer, attendre et témoigner. » Etant un écrivain turque, de quoi vous sentez-vous le témoin ?


Votre question me touche car nous nous trouvons au carrefour de l’humanité. Il n’y aura pas de « retour à la normale » : l’ancien monde est en train de disparaître et le nouveau n’est pas encore né. Ces temps incertains étant effrayants, on voit apparaître des démagogues proposant des solutions faciles. Alors qu’en ces temps de Covid, on a besoin de solidarité, on assiste à une montée des nationalismes. le déclin des droits féminins pointe que rien n’est acté, alors que les femmes et les minorités seront au premier rang des changements sociaux. C’est pourquoi, j’aspire à la sororité. J’aime les arbres au point de les enlacer, il me paraît donc urgent de se reconnecter à la nature. L’éco-féminisme incarne bien ces valeurs car on tend à détruire l’écologie et les femmes. Actuellement, 80% des gens migrent à cause de la crise climatique. Les femmes et les enfants en subissent la plus grande violence.


« Les mots d »Elif Shafak créent un nouveau monde, à notre intention  » Colum McCann.
Il est urgent de lire L’île aux arbres disparus « 

Elif Shafak (auteur de Soufi, mon amour ) - Babelio
Elif Şafak, ou Elif Shafak, née le 25 octobre 1971 à Strasbourg de parents turcs, est une écrivaine turque.
Primée et best-seller en Turquie, Elif Şafak écrit ses romans aussi bien en turc qu’en anglais. Elle mêle dans ses romans les traditions romanesques occidentale et orientale, donnant naissance à une œuvre à la fois « locale » et universelle. Féministe engagée, cosmopolite, humaniste et imprégnée par le soufisme et la culture ottomane, Elif Şafak défie ainsi par son écriture toute forme de bigoterie et de xénophobie. Elle vit et travaille à Londres.

Interview donné par Elif Shafak au Festival des Livres de Bron

L’auteure turque Elif Shafak aime «construire des ponts entre les gens». Son nouveau roman se déroule lors d’un conflit déchirant à Chypre. L’arrachement à une terre peut-il avoir un impact important sur les descendants ? L’amour est-il un ciment suffisant pour panser les plaies?

par Kerenn Elkaïm.

  • Mardi 11 janvier 2022

De par son élégance naturelle, Elif Shafak pourrait passer pour une belle plante, mais ce serait ignorer son talent d’écrivain et sa passion des arbres. Méfiez-vous de sa douceur, ses romans et ses engagements ne sont qu’ardeurs. La défense des oppressés ou des oubliés lui valent des ennuis avec la Turquie, pays qui revient toujours dans ses romans (ex. “La bâtarde d’Istanbul”), mais où il lui est interdit d’aller. Or l’amour et l’imaginaire ne connaissent pas de freins littéraires… Ils nous entraînent cette fois à la rencontre d’Ada. Pourquoi pousse-t-elle un tel cri après la mort de sa mère ? Un cri brisant le silence originel de sa famille. Passé et présent s’alternent pour retracer la tragédie de la guerre civile chypriote. C’est là, qu’un étrange narrateur nous ouvre le cœur des Roméo & Juliette locaux. Une somptueuse histoire de mémoire et d’espoir, malgré les déchirements et le goût du pouvoir.

Vous écrivez qu’il y a « un certain nombre de choses qu’une frontière ne peut pas empêcher de traverser ».  En quoi la littérature vous aide-t-elle à traverser des parties du monde et de vous-mêmes ?
Quelle magnifique question. Je m’intéresse depuis toujours à ce qui transcende les frontières. On a tendance à nous placer au sein de tribus, de pays ou de nationalités, or la littérature va bien au-delà de tout cela. Elle nous relie les uns aux autres, en nous rappelant qu’on n’est pas si différent. Ainsi, la littérature possède une résistence et une rébellion intérieure.

Pourquoi « n’y a-t-il presque pas d’histoires racontées par les perdants » ?
La plupart d’entre elles sont des « His-tories », à savoir des récits racontés au masculin. Je viens de Turquie, un pays qui cultive l’amnésie malgré une longue Histoire. Des trous que les ultra-nationalistes ou les islamistes s’efforcent de combler. Cette mémoire imposée n’a qu’un un seul narrateur. Je fais l’inverse en donnant une voix aux minorités oubliées ou oppressées. Proche de la périphérie, je me suis toujours sentie différente, comme si j’étais à la fois une outsider et une insider. Elevée par deux femmes dichotomiques (ndlr. sa mère diplomate et sa grand-mère très traditionnelle), je ne m’intégrais pas à l’école turque, qui m’imposait une seule vision du monde. Je suis devenue une émigrante écrivant dans une autre langue que la sienne (l’anglais). Mais de par ce sentiment d’exil, je suis une autre, voire tous les Autres.

Ce roman donne justement la parole aux « migrants, aux exilés ou aux déracinés ». Qu’est-ce qui vous révolte dans la façon dont ils sont traités ?
Que signifie être enraciné ou déraciné ? On m’accuse d’être « une cosmopolite sans racines », or pourquoi les associe-t-on au sol ou à la Nation, et non au ciel ? Loin d’être statique ou unique, l’identité peut avoir plusieurs racines et appartenances. On peut aimer sa terre ancestrale et natale, tout en se sentant lié à une autre région mondiale. Contrairement aux nationalistes, je suis une citoyenne du monde. En cette ère d’anxiété, on semble indifférent au sort des migrants qui meurent ou souffrent chaque jour. A force de les réduire à des chiffres impersonnels, on oublie que ce sont des êtres humains comme vous et moi. La destruction climatique fera d’ailleurs un jour, de chacun de nous, des réfugiés. En fermant les portes de nos frontières, on croit que les problèmes s’évanouiront. Quel leurre ! Voyez les inégalités de la vaccination du Covid, qui ne sera vaincu qu’en s’unissant.

©Jean-Luc Bertini

Vous écrivez qu’il « y a des moments dans la vie, où on doit tous devenir des guerriers. » Les mots constituent-ils l’arme idéale ?
Si on est un raconteur d’histoires, il y a des moments de l’Histoire, où il est inévitable d’aborder le monde ou la politique. Surtout si l’on vient de démocraties blessées, comme la Turquie. Dès qu’on touche aux inégalités sexuelles, à la violence liée au genre, à l’homophobie, au sexisme, au racisme ou aux minorités, on parle de politique. Impossible de faire taire la féministe en moi, alors je suis un écrivain engagé. Les livres dévoilent notre jardin intérieur… Même des lecteurs conservateurs peuvent oublier leurs préjugés en lisant l’histoire de Turcs, de Chypriotes, d’Arméniens, de juifs ou d’homosexuels. En faisant le lien avec d’autres êtres, ils redeviennent humains.

Ce livre se déroule à Chypre dans les années ’70, alors qu’il existait « une ligne verte séparant les Grecs des Turcs et les chrétiens des musulmans. » Pourquoi cette histoire est-elle méconnue ?
Elle l’est partout, même par les pays colonisateurs. Chypre a connu l’invasion ottomane ou anglaise, qui a suscité des violences ethniques. On doit saisir cela, afin d’aider les habitants à travailler ensemble sur leur passé. Beaucoup de jeunes ou de femmes désirent bâtir la paix. Pour écrire ce roman, j’ai rencontré le comité bénévole qui tente de déterrer les disparus, lors de la guerre civile des années ’70. Le but : leur offrir une sépulture, afin que les desendants puissent enfin entamer leur deuil. On retrouve ce phénomène en Espagne, en Amérique du Sud, en Bosnie, en Pologne ou en Irak. La mémoire est essentielle car ce qui ne peut pas être réparé, finira par se répéter. Je m’intéresse à l’Histoire passée sous silence, y compris dans les familles. Même si j’ai grandi en Turquie, le drame chypriote était très présent en nous. Quand les humains se déchirent, ils finissent pas détruire les animaux et les arbres.

« Nous les arbres, nous ne pouvons qu’observer, attendre et témoigner. » Etant un écrivain turque, de quoi vous sentez-vous le témoin ?
Votre question me touche car nous nous trouvons au carrefour de l’humanité. Il n’y aura pas de « retour à la normale » : l’ancien monde est en train de disparaître et le nouveau n’est pas encore né. Ces temps incertains étant effrayants, on voit apparaître des démagogues proposant des solutions faciles. Alors qu’en ces temps de Covid, on a besoin de solidarité, on assiste à une montée des nationalismes. Le déclin des droits féminins pointe que rien n’est acté, alors que les femmes et les minorités seront au premier rang des changements sociaux. C’est pourquoi, j’aspire à la sororité. J’aime les arbres au point de les enlacer, il me paraît donc urgent de se reconnecter à la nature. L’éco-féminisme incarne bien ces valeurs car on tend à détruire l’écologie et les femmes. Actuellement, 80% des gens migrent à cause de la crise climatique. Les femmes et les enfants en subissent la plus grande violence.

Comment avez-vous eu l’idée de faire parler un figuier et en quoi reflète-t-il votre « arbre intérieur » ?
Ce figuier se veut essentiel et spirituel. Tant la Bible que de nombreuses légendes mondiales prennent un arbre comme élément central (cf. le pommier du jardin d’Eden). Les arbres nous ont précédés et nous survivront, alors ils sont les témoins privilégies de notre présence, nos joies et nos drames. Mon arbre intérieur s’avère fondamental. À moi de le nourrir constamment. Les femmes l’entretiennent souvent mal, parce qu’elles sont dures avec elles-mêmes, or nous devons faire preuve de compassion envers nous-mêmes.

©Jean -Luc Bertini

Qu’en est-il de la tristesse intergénérationnelle, incarnée par la jeune Ada ?
Je crois au pouvoir des émotions et des histoires, mais ce qui m’intrigue le plus, ce sont les silences familiaux dont on hérite. Nos douleurs, nos traumas et nos regrets ont un impact majeur sur les générations suivantes. Ce roman explore cette mémoire intergénérationnelle pour nous aider à voir le monde autrement. Il construit des ponts entre les êtres d’hier et d’aujourd’hui. Ada incarne une mixité d’héritages, mais elle ne peut pas les saisir toute seule. Tant de jeunes ont l’impression que les générations précédentes ont détruit le monde. Ils tanguent face à l’incertitude du passé et de l’avenir.

Arrachée à votre terre turque, avez-vous l’impression d’être une éternelle exilée ou est-ce possible de replanter ses racines ailleurs ?
Difficile d’y répondre, tant le mot exil est lourdement connoté, mais il est vrai qu’il m’a façonnée. Je ne peux plus retourner en Turquie car mes positions engagées m’enverraient directement en prison. Malgré la mélancolie, je crois qu’on porte les lieux en soi. Et puis, quelle richesse de se connecter à d’autres cultures. Il y a toutefois un être fracturé en moi, puisque quelque chose me ramène toujours à mes origines ou à l’enfance. Bien qu’on puisse planter ses racines ailleurs, on demeure un arbre blessé, un « arbre migrant ». Je le soigne en plantant les graines de la vie dans mes livres.

Ici, vous semez aussi des amours impossibles. Pourquoi payent-elles un prix aussi élevé En temps de guerre ou de déchirements ethniques, les amours interdites payent le prix fort, mais l’amitié et l’Eros sont plus puissants que la haine. Dans cette Chypre de 1974, on n’a pas le droit d’aimer quelqu’un qui ne soit pas de son sang, de son rang ou de sa religion. Or “Roméo & Juliette” reste un mythe universel. La haine m’inquiète, parce qu’on n’apprend jamais rien de l’Histoire. On la croit linéaire et progressiste, or impossible de garantir que demain soit plus égalitaire. Au contraire, on peut reculer et refaire les mêmes erreurs. En cette ère de crise pandémique, socio-politique et écologique, on devrait cultiver plus d’empathie.

Vous écrivez que « les ponts apparaissent dans nos vies seulement quand nous sommes prêts à la franchir », pourquoi ?
Parce qu’on n’est pas toujours prêt pour aller à la rencontre d’un lieu, d’une histoire ou d’une personne. Il suffit d’un moment, voire d’une coïncidence. L’amour nous transforme, mais il ne suffit pas. C’est aussi valable pour l’écriture… Cela faisait longtemps que je voulais écrire ce roman sur Chypre, or les livres ne viennent à moi que lorsque je suis prête à les accueillir. Cette leçon soufique se veut une quête sans fin…

La mère d’Ada était « courageuse, un réel esprit libre. » Et vous ?
Je ne sais pas (rires). Disons que j’aime la liberté, l’égalité et la diversité, mais c’est indéniablement dans l’écriture que je me sens la plus libre. Ma terre natale est désormais la terre des histoires. C’est à elle que j’appartiens pleinement.

Un entretien réalisé par Kerenn Elkaïm.
Des portraits réalisés par Jean-Luc Bertini