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Etoiles vagabondes de Sholem Aleykhem. Le Tripode 💛💛💛💛

Étoiles vagabondes par Aleykhem

Un passage dans une librairie et me voila attiré par la belle couverture d’Etoiles vagabondes.
Cette attirance se double du fait que cette couverture ne m’est pas inconnue.
En effet je l’avais vu dans Télèrama et surtout la critique du livre m’avais intéressée.
Un roman écrit au début du siècle sous forme de feuilleton dans un journal polonais pour nous parler de théâtre et de culture Yiddish.
Et ce texte est inédit.
Ce fut une belle découverte que ce roman de Sholem Aleykhem. Rien dans l’écriture ne paraît daté d’un siècle. Tout est contemporain.
La mise en train peut être un peu compliquée car il faut s’habituer aux noms qui peuvent varier , aux coutumes et cultures yiddish. Mais une fois ceci acquis ,on se laisse emporter par ce grand récit d’aventure qui vaut bien un récit de Dumas ou Mark Twain.
Le découpage en petits chapitres ( cf une première édition sous forme de feuilleton) facilite la lecture . Ce feuilletonage fait que Shomen Aleykhem explique à nouveau des situations pour ne pas perdre les lecteurs de son feuilleton.
De plus l’écriture est enlevée, humoristique et il n’y a pas besoin d’être un exégète de la culture yiddish.
Donc au début du XXème siècle en Bessarabie ( La Moldavie actuelle) dans le village de Holenechti va s’installer un théâtre yiddish. Deux enfants ont les yeux qui pétillent devant ce théatre.
Il s’agit de Leybl le fils de Béni Rafalowitch l’homme le plus riche du village et de Reyzl, la fille du chantre Ysroeli.
Pour diverses raisons et une promesse qu’ils se sont faites , ces deux enfants vont quitter leur village et suivre ce théâtre itinérant yiddish.
C’est le début d’une histoire qui les mènera de Bessarabie , à Bucarest , Londres et New York.
La vie d’un Peuple nomade et migrant.
La vie extravertie d’une communauté juive comme a pu nous le conter Popeck ou encore Rabbi Jacob.
Nous sommes au début du XXème siècle et l’horreur n’est pas encore présente….

Cholem Aleikhem nom de plume de Cholem Naoumovitch Rabinovitch, né le 2 mars 1859 à Pereïaslav et mort le 13 mai 1916 à New York, est un écrivain ukrainien de langue yiddish. Très populaire de son vivant, il est l’auteur de romans, de nouvelles et de pièces de théâtre

 Il a fait beaucoup pour promouvoir le yiddish dans la littérature et a été le premier à écrire des contes pour enfants dans cette langue.

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Concerto pour main gauche de Yann Damezin. La Boîte à Bulles.💛💛💛💛💛

Concerto pour main gauche par Damezin

Quel coup de coeur ! Quelles découvertes !
Découverte d’un Jeune auteur de Bd , Yann Damezin qui est aussi scénariste.
Découverte d’un personnage , Paul Wittgenstein , pianiste autrichien ayant vécu au début du 20ème siécle et qui a eu le bras droit amputé pendant la première guerre.
Découverte d’un dessin mais le mot est trop faible . Découverte d’une graphie ,d’un art, le tout en noir et blanc.
La premièrepage de se roman graphique donne le ton.
6 cases pour montrer de profil une femme enceinte et ces 6 mêmes cases pour mettre en dessin, en graphie un son , une émotion, un ressenti.
Toute la vie de Paul Wittgenstein librement inspiré par Yann Damezin poursuivra ce postulat. Un dessin pour la biographie et une création graphique pour ressentir; s’émouvoir.
C’est jubilatoire, c’est créatif, sonore, poétique.
A chaque page nous restons béat devant ces sons transformés en feuilles , ces émotions transformées en Gorgone, en animaux fantastiques ou encore en corps déstructurés.
Quand on referme ce roman graphique on est étourdi d’une telle vie car cela est bien la vie de Paul Wiitgenstein, et longtemps la représentation graphique de Yann Damezin nous accompagne et nous donne à entendre différemment le Concerto pour main gauche de Ravel.
Et c’est avec délectation que l’on ouvre à nouveau ce roman graphique pour découvrir les subtilités des dessins
et se laisser emporter par une certaine poésie.

Né en 1991, Yann Damezin a intégré l’école Émile Cohl directement après son bac dans le but de devenir illustrateur. La littérature, le livre et l’image sous toutes leurs formes le passionnent. Ce Lyonnais aime les univers étranges et oniriques, et son travail se nourrit d’influence très diverses : miniature persane, primitifs italiens, expressionnisme etc..

Sur les ossements des morts d’Olga Tokarczuk. Libretto. 💛💛💛💛

Sur les ossements des morts par Tokarczuk

J’ai découvert la littérature d’Olga Tokarczuk grâce à la Librairie Lucioles à Vienne (38). le libraire m’a proposé de rentrer dans son oeuvre par son livre Sur les Ossements des morts.
C’est un roman qui lorgne vers le polar mais qui en définitif nous entraîne dans une réflexion sur la place de la nature et des animaux dans notre monde.
Pour mener à bien cette enquête-réflexion Olga Tokarczuk nous déniche un personnage haut en couleur.
Il s’agit de Janina , ingénieur à la retraite qui vit seule dans un hameau du sud de la Pologne , à la lisière de la Tchèquie et des Sudètes.
On comprend rapidement que Janina est d’un caractère entier, bourru et qu’il est facile de la prendre pour une excentrique voir une folle.
Comment peut il en être autrement puisque Janina est totalement investie dans l’astrologie et la place des planètes.
Les planètes , les dates , les thèmes astrologiques amène un coté fantasmagorique à la vie de Janina.
Et puis il va y avoir des morts mystérieuses de chasseurs de braconniers. Dans son excentricité Janina va donner un sens à ces meurtres : Ce sont les animaux qui se vengent.
Et nous allons la suivre sur la piste de ces meurtres et de ces animaux.
La résolution de ces meurtres sera effective mais reste une péripétie dans le livre. Assez rapidement la silhouette humaine ou animale du meurtrier s’impose.
Mais là n’est pas le plus important.
Le plus important est dans notre rapport à la nature , aux animaux à l’argent.
Olga Tokarczuk a une écriture ciselée, précise, pleine d’humour. D’un humour noir qui sied merveilleusement à cette histoire. Elle nous raconte aussi une région polonaise aux quatre saisons. C’est précis, détaillé . c’est froid et glacial comme l’hiver, et nous allons de découverte en découverte.
Connaissez vous le cucujus vermillon ?
En tout cas ce livre fut une belle découverte.

Olga Tokarczuk est une écrivaine polonaise née en 1962. Romancière la plus célèbre de sa génèration, elle est l’auteur polonais contemporain le plus traduit au monde  . Elle a reçu le Prix Nobel de Littérature 2018.

La voie cruelle d’Ella Maillart. Payot 💛💛💛💛

La Voie cruelle par Maillart

Le récit de voyage entre Europe et Asie ( Afghanistan – Inde ) est marqué par le livre de Nicolas Bouvier L’usage du monde qui raconte ce périple dans les années 1950.
Pourtant d’autres compatriotes suisses ont réalisé ce voyage en 1939 entre Suisse et Afghanistan à bord d’une Ford moteur V8 de 18 chevaux.
Il s’agit d’Ella Maillart et d’Annemarie Schwarzenbach.
Ella Maillart est une ancienne athlète de haut niveau reconvertit dans le cinéma et le récit de voyage.
Annemarie Schwarzenbach deszcend d’une riche famille industrielle et s’est vite dressée contre les conformismes de son milieu. Personnage androgyne et morphinomane, elle est l,opposée d’Ella Maillart.
L’une est calme, posée; l’autre est fragile et maladive.
Ce récit de voyage est écrit par Ella MaillartAnnemarie Schwarzenbach prendra le nom de Christina.
Ce récit de voyage est double. Il nous raconte l’avancée de ces deux jeunes filles vers l’Asie, mais aussi la souffrance de Christina vis à vis de la drogue. En cela le titre du livre ne laisse aucune ambiguïté . Ce périple est une voie cruelle durant laquelle Christina peut être rattrapé par ces démons.
La part belle du livre reste néanmoins le voyage.
Et quel voyage. Il faut se rappeler que l’on est en 1939 ,que le nazisme a pignon sur rue et que la guerre frappe à la porte de l’Europe.
Cette traversée des pays du Moyen Orient et des anciennes Républiques soviétiques nous rappelle qu’hormis des changements de frontières et de régime , cette région reste d’une instabilité effrayante.
Alors que dire de ce périple féminin dans un monde masculin où la place de la femme n,est sûrement pas au volant d’une Ford V8.
Ce mélange de périple et de fuite en avant de Christina nimbe ce récit de voyage du mystère humain et de ces silences.
Un joli pendant au livre L’usage du monde de Nicolas Bouvier.

Ella Maillart est née à Genève en 1903. Après une brillante carrière de sportive et de cinéaste, elle entreprend une série de voyages au Turkestan, en Chine,  etc.. En 1986 elle traversait encore le Tibet. Elle est décedée en 1997.

 

 

Tracts de Crise. Gallimard Sylvain Tesson Que ferons nous de cette épreuve?

Gallimard a e la bonne idée d’éditer 3 fois par jour « Tracts de crise ». Ce sont des textes d’écrivains, de scientifiques, de médecins, de journalistes qui racontent, qui expliquent , qui réfléchissent sur le confinement et la pandémie du Covid 19.
je me permettrai de vous en partager quelques uns.
Aujourdh’hui. Sylvain Tesson. Que ferons nous de cette épreuve.
Sylvain Tesson est un géographe, écrivain et grand voyageur

1 . Ce que vous appelez, dans Les Chemins noirs, le dispositif (divertissement, performance, commerce, consommation) s’est éteint comme dans un roman de Barjavel. Que vous inspire ce moment?

L’ultra-mondialisation cyber-mercantile sera considérée par les historiens futurs comme un épisode éphémère. Résumons. Le mur de Berlin tombe. Le règne du matérialisme global commence. L’Histoire est finie annonce un penseur. Le Commerce est grand, tout dirigeant politique sera son prophète, le globe son souk. L’humanité se connecte. Huit milliards d’êtres humains reçoivent le même signal. Le Moldovalaque et le Berrichon peuvent désirer et acquérir la même chose. Le digital parachève l’uniformisation. La Terre, ancien vitrail, reçoit un nouveau nom maintenant que les rubans de plomb ont fondu entre les facettes: «la planète». Elle fusionne, devient une entreprise, lieu d’articulations des flux systémiques. La politique devient un management et le management gère le déplacement pour parler l’infra-langage de l’époque.

Un nouveau dogme s’institue : tout doit fluctuer, se mêler sans répit, sans entraves, donc sans frontières. Dieu est mouvement. Circuler est bon. Demeurer est mal. Plus rien ne doit se prétendre de quelque part puisque tout peut-être de partout. Qui s’opposera intellectuellement à la religion du flux est un chien. Le mur devient la forme du mal. Haro sur le muret ! Dans le monde de l’entreprise il disparaît (règne de l’openspace). En l’homme il s’efface (règne de la transparence). Dans la nature il est mal vu (règne alchimique de la transmutation des genres). Les masses décloisonnées s’ébranlent. Le baril de pétrole coûte le prix de quatre paquets de cigarettes. La circulation permanente du genre humain est tantôt une farce : le tourisme global (je m’inclus dans l’armée des pitres). Et tantôt une tragédie (les mouvements de réfugiés). Une OPA dans l’ordre de la charité est réalisée : si vous ne considérez pas le déplacé comme l’incarnation absolue de la détresse humaine vous êtes un salaud. Et puis soudain, grain de sable dans le rouage. Ce grain s’appelle virus. Il n’est pas très puissant, mais comme les portes sont ouvertes, il circule, tirant sa force du courant d’air. Le danger de sa propagation est supérieur à sa nocivité. Dans une brousse oubliée, on n’en parlerait pas. Dans une Europe des quatre vents, c’est le cataclysme sociopolitique. Comme le touriste, le containeur, les informations, le globish ou les idées, il se répand. Il est comme le tweet : toxique et rapide. La mondialisation devait être heureuse. Elle est une dame au camélia : infectée. 4 L’humanité réagit très vite. Marche arrière toute ! Il faut se confiner ! Un nouveau mot d’ordre vient conclure brutalement le cycle global. C’est une injonction stupéfiante car sa simple énonciation incarne ce que l’époque combattait jusqu’alors, et le fait de prononcer ces mots avant leur édiction officielle faisait de vous un infréquentable : « restez chez vous ! ». La mondialisation aura été le mouvement d’organisation planétaire menant en trois décennies des confins au confinement. Du « no borders » au « restez chez vous ». Il est probable que la « globalisation absolue » n’était pas une bonne option. L’événement majeur de cette crise de la quarantaine, sera la manière dont les hommes reconsidérerons l’option choisie, une fois calmé le pangolingate.

  1. Comment qualifier notre inquiétude. À quelles représentations historiques, religieuses emprunte-t-elle?

On peut se contenter de dire que rien n’est nouveau. Pestes et choléras fauchent les hommes depuis longtemps. L’Histoire, cette contradiction de l’idée de Progrès, n’est que l’éternel retour des désastres et des renaissances. Mais nous avons changé d’échelle. Quand un système change d’échelle, il change de nature. Des drames similaires se produisaient avant le xxe siècle. Ils n’avaient pas cette puissance de volatilité. L’ampleur de la chose est un problème supérieur à la chose elle-même. La grippe espagnole a tué 5 ,3 % de la population mondiale, mais en 1920, la mécanique de la propagation n’avait pas été érigée en instrument de l’organisation globale. N’est-ce pas le principe de propagation qui permet le commerce mondial, le capitalisme financier, l’échange frénétique, l’uniformisation linguistique et culturelle. Pourquoi le virus n’emprunterait-il pas le même courant ? Quelque chose flottait dans l’atmosphère avant la crise virale. Appelons cela la thèse « effondriste ». Elle fut portée par René Dumont et plus récemment par Jared Diamond. Comprise un peu rapidement, elle rencontre beaucoup de succès. C’est une grille de pensée pratique, ne demandant pas d’effort et flattant un goût humain pour le morbide. Il y a une délectation dans l’imprécation apocalyptique : « Tout va s’écrouler ! » Pour certains prophètes de la catastrophe, nul besoin d’inventer l’avenir, ni de nuancer l’analyse, ni de se jeter à corps perdu dans la conservation de ce qui se maintient. L’effondriste fondamentaliste annonce l’enfer de Bosch et fait des stocks de pâtes. Aujourd’hui, beaucoup se frottent les mains : « Nous l’avions bien dit ! » Aucun n’avait pourtant vu que le coup d’arrêt proviendrait d’un petit animal qui ressemble à un panzer vêtu par Paco Rabane.

 3 . Vo u s ê te s u n h o m m e d e m o u ve m e n t, d e g ra n d s e s p a c e s . M a i s e n même temps vous avez vécu dans une cabane plusieurs mois. Quels sont vos conseils pour la vie confinée?

Se rend-on compte de notre chance ? Pendant quinze jours, l’État assure l’intendance de notre retraite forcée. Il y a un an, une part du pays voulait abattre l’État. Soudain, prise de conscience : il est plus agréable de subir une crise en France que dans la Courlande orientale. L’État se révèle une Providence qui n’exige pas de dévotions. On peut lui cracher dessus, il se portera à votre secours. C’est l’héritage chrétien de la République laïque. On peut appliquer le mot de Beaumarchais à la géographie : nous nous donnons la peine de naître en France et sommes mieux lotis qu’ailleurs. Subitement, on a moins envie d’aller brûler les ronds-points, non ? Soit nous réussissons à faire de cette traversée du temps retrouvé une expérience proustienne (mémoire, pastille à la bergamote, exercice de la sensibilité), soit c’est le vrai effondrement : celui de soi-même. Heinrich von Kleist dans Michael Kohlhaas donne une clef : « du fond de sa douleur de voir le monde dans un si monstrueux désordre, surgissait la satisfaction secrète de sentir l’ordre régner désormais dans son cœur ». À chacun est offerte une occasion (rémunérée) de faire un peu d’ordre en son cœur. Une inégalité immédiate se révèle. Certains ont une vie intérieure, d’autres non. J’éprouve de la compassion pour ceux qui passeront ces journées loin d’un jardin. Mais j’en ai aussi pour ceux qui n’aiment pas la lecture et ne « se doute[nt] pas le moins du monde qu’un Rembrandt, un  Beethoven, un Dante, ou un Napoléon ont jamais existé », comme l’écrit Zweig au début du Joueur d’échec. On peut savoir gré au président Macron d’avoir lancé dans son discours du lundi 16 mars le plus churchilien mot d’ordre : « Lisez. » C’est tout de même plus beau que « Enrichissez-vous » de Guizot. Julien Gracq dans En lisant, en écrivant donnait semblable indication thérapeutique : « Le livre ouvre un lointain à la vie, que l’image envoûte et immobilise. » Vous voulez explorer vos confins ? Ouvrez des livres. Devant un écran, vous serez deux fois confinés ! Le temps est une substance. Il se modèle. Nous l’avions perdu, on le retrouve. C’est une grâce. La révolution écologique commence par une écologie du temps. Nous autres humains du xxie siècle partons très défavorisés dans le défi qui nous est imparti. Car le nouvel ordre digitalo-consumériste nous a habitués à craindre le vide. La révolution digitale est un phénomène hydraulique. Internet, pompe excrémentielle, remplit l’espace vacant à grand débit. Le tube a soif. Il faut que ça coule ! Soudain le confinement impose une expérience du vide. Il ne faut pas faire comme la connexion intégrale le préconise : remplir tout avec n’importe quoi. Les hommes qui pourraient nous éclairer en ces temps de récollection sont les Chartreux. Ils s’y connaissent dans la dialectique du tout et du rien. Ils commenceraient par faire ce que je ne fais pas. Se taire.

  1. La poésie peut-elle être un secours dans cette solitude?

Un secours ? Mieux ! Un antidote. Elle prémunit du premier assaut du virus : l’envahissement de la pensée (anxiété en langage de psychologue). Nous autres, du xxie siècle, étions sortis de l’Histoire, c’est-à-dire du versement de nos petites individualités dans la machinerie collective. Soudain, quelque chose nous y propulse. « Le siège de l’âme est là où le monde intérieur touche le monde extérieur », écrit Novalis. Le virus est une fleur du mal poussant au contact entre le monde intérieur et extérieur. S’il épargne l’intégrité de notre organisme, il révélera la solidité de notre âme.

  1. Vous avez connu l’hôpital, les soins, le dévouement autour de vous. Que voulez-vous nous dire de nos médecins, infirmières qui travaillent jour et nuit pour nous?

Le général Gallet avait commandé la lutte contre l’incendie de Notre-Dame. Il se trouve chargé de diriger une cellule de crise au temps du virus. Dans les deux cas, lutte contre la propagation. On dit d’ailleurs : « confiner un feu ». Un Plan blanc a été déclenché. Médecins, soignants et infirmiers se pressent aux postillons comme les pompiers aux flammes. Ils montent au front, vêtus de blanc. Ils ne décrochent pas. L’héroïsme n’a pas changé de définition : 9 sacrifice de soi. La nation se rend compte qu’elle dispose de ces corps qui acceptent de « sauver ou périr ». Nos sociétés sont bien outillées pour les catastrophes. Ainsi des époques. Dans l’Histoire de France, il y a eu des temps bâtisseurs (xiie siècle), conquérants (Premier Empire), artistiques (Belle Époque). À présent, nous sommes doués pour éteindre les brasiers. La dégradation de l’ordre ancien s’accompagne de l’augmentation des moyens d’urgence. Reconnaissons cela à la modernité : nous savons nous activer sur les décombres. Définition du progrès : amélioration des services de réparation du désastre.

  1. Ces heures peuvent-elle être l’occasion d’une réconciliation intérieure et peut être même collective? Que ferons-nous de cette épreuve ?

Comme je suis naïf, je me dis que les passagers du train cyber-mercantile se livreront à un aggiornamento. Les civilisations s’étaient fondées sur quelques principes : séparation, séclusion, distinction, singularisation, enracinement. Confinement, quoi. Quelques décennies ont balayé cela au nom d’une idéologie : le globalisme égalitaire préparatoire à la grande braderie. La propagation massive du virus n’est pas un accident. C’est une conséquence. On se rend compte soudain d’évidences oubliées. Énumérons-les. Rester chez soi ne veut pas dire haïr son voisin. Les murs sont des membranes de protection et pas 10 seulement des blindages hostiles. Ils sont percés de portes, on peut choisir de les ouvrir ou de les fermer. Lire ne veut pas dire s’ennuyer. Autre découverte : l’action politique n’est pas morte. Nous pensions que l’économie régentait seule le parc humain. Les ministères des affaires étrangères étaient devenus des chambres de commerce pour reprendre le mot de Régis Debray. Soudain, réactivation de la décision d’État. Divine surprise ! Alors que nous pensions la mondialisation « inéluctable » (c’est le mot favori des hommes politiques, blanc-seing de leur démission !) nous nous rendons compte que l’inéluctable n’est pas irréversible et que la nostalgie peut proposer de nouvelles directions ! Soudain, le Président annonce la fermeture des frontières de Schengen et confine sa population. Il est donc possible de décider de décider. Devant la prétendue inéluctabilité des choses, le virus du fatalisme possède son gel hydroalcoolique : la volonté. « En marche ! » est finalement un merveilleux slogan, une fois accompli le demi-tour.

SYLVAIN TESSON

Indigo de Catherine Cusset. Gallimard. 💛

Indigo par Cusset

Ce roman Indigo est une véritable déception. Une fois que l’on a dit Qu’Indigo est la couleur bleue sombre des vêtements indiens ou encore la couleur d’un ciel orageux indien , on pense avoir tout dit .
Et bien non car il y a encore le jeux de mots Indigo
et Inde I go !.
Voilà vous savez forcément que l’action du roman ce passe en Inde. Plus particulièrement en Inde du Sud entre Tamil Nadu et Kérala.
Dans cette partie sud de l’Inde l’Alliance Française a organisé un festival culturel pendant 8 jours.
Quatre français , deux hommes et deux femmes viennent y participer.
Ils sont écrivains ou réalisateurs.
A ces quatre personnages s’adjoint Géraldine qui organise ce festival pour l’Alliance Française.
Chacun est venu en Inde avec son petit baluchon de questions existentialistes, de fantasmes sexuels, de vernis occidental.
Et pendant tout le roman , passant de l’un à l’autre au gré des chapitres, Catherine Cusset va disséquer les questionnements de ces Bobos en Inde.
Contrairement à ce qu’affirme la quatrième de couverture, Catherine Cusset ne nous fait pas découvrir une humanité complexe, tourmentée et captivante.
Je n’ai trouvé aucune empathie pour un quelconque personnage de ce roman et ils ne me laisseront aucun souvenir.
Même pas le souvenir de l’Inde du Sud qui n’est qu’un prétexte aux aventures artificielles des personnages.
Quel dommage.

 

La Taverne du doge Loredan d’Alberto Ongaro. Anacharsis .💛💛💛💛

La taverne du doge Loredan par Ongaro

Une kyrielle de mots et d’expressions viennent  à l’esprit suite à la lecture du roman d’Alberto Ongaro La Taverne du doge Loredan.
Pouvoir de l’imaginaire, mise en abîme, histoire à tiroirs, fiction ou réalité,  récit d’aventures .
En tout cas c’est un roman ludique, jouissif ( au propre comme au figuré ) labyrinthique.
Il faut juste accepter de se laisser emporter.
L’histoire se situe à trois niveaux.
Un premier niveau nous amène à  Venise dans la deuxième moitié du 20ème siècle bien que rien ne soit mentionné explicitement.
Schultz éditeur,ancien capitaine de marine découvre au sommet d’une armoire un vieux livre broché dont la couverture très abîmée ne permet pas de distinguer un titre.
Schultz va commencer la lecture de ce livre.
C’est le deuxième niveau.
Nous sommes projetés  au début du 19eme siècle  entre Londres et Venise sur les pas de Jacob Flint jeune homme romanesque ayant tué lors d’un duel et devant fuir l’Angleterre. Durant cette fuite il rencontrera Nina , patronne de la Taverne du doge Loredan et l’amant de celle ci, l’étrange Fielding.
La  lecture de ce livre sera le fil conducteur du roman , sachant que dans ce livre broché, certaines pages sont restées blanches ou manquent.
Et c’est là qu’est le troisième niveau,  celui de l’imaginaire, de la fiction.
Pendant tout le temps du roman nous serons avec Schultz dans la lecture du livre mais aussi avec les réactions de Schultz, fasciné par les étranges affinités  qu’il se découvre avec Jacob Flint,  héros de papier. Et puis ces pages blanches ou manquantes qui permettent à Schultz d’inventer une partie de l’histoire.
Cette mise en abîme est phénoménale et nous dit beaucoup sur la création, la fiction, l’écrivain, le personnage principal
Peut on envisager des ponts entre des époques,  des personnages ?
La fiction est elle réalité ?
Jusqu’à quel niveau les personnages , l’écrivain sont ils interchangeables et liés à l’histoire que nous lisons.
Nous sommes dans une histoire à tiroirs ou devant des poupées gigognes.
Nous lisons le roman du roman et en plus celui ci à des pages blanches pour que l’on puisse écrire notre propre fiction.
Ludique!
Le talent de raconteur d’histoires et d’aventures d’Alberto Ongaro ajoute un souffle romanesque aux aventures de Jacob Flint et de Nina.
Je vous laisse découvrir Dick,  Severino ou encore les métaphores !
Voilà un roman enlevé qui de plus fait réfléchir sur la fiction, la réalité, le pouvoir de l’imaginaire.
Un bon concentré de grand moment de lecture!

Le pays des autres de Leila Slimani. Gallimard💛💛

Le pays des autres par Slimani

Le pays des autres de Leila Slimani, sous titré La guerre, la guerre, la guerre est le premier tome d’une trilogie familiale qui couvre l »histoire de la famille Belhaj et du Maroc à partir de 1944.
Mathilde une jeune Alsacienne s’eprend d’un Marocain, Amine Belhaj,  combattant dans l’armée française.
A la fin de la guerre Mathilde et Amine s’installe au Maroc et plus particulièrement à  Meknes où vit la famille d’Amine.
Amine tente de mettre en valeur un domaine adossé à la montagne fait de terres rocailleuse.
Ce premier tome se déroule entre 1946 et 1956 et correspond à  la montée des tensions, du nationalisme  avant que le Maroc soit indépendant  en 1956.
Ce premier tome permet à Leila Slimani d’installer ces personnages ainsi que les grands thèmes qui seront abordés dans ce roman et sûrement dans cette trilogie.
Et cette installation fait que malgré la fluidité de l’écriture,  le roman est lent et parfois ennuyeux.
Je ressort de ce roman avec un sentiment de confusion.
Cela est il voulu par Leila Slimani ? Cette confusion répondant à la confusion de la situation politique marocaine, à la vie difficile d’un couple mixte, à la difficulté pour la femme de trouver sa place.
Je ne le pense pas. J’ai ressenti dans ce roman comme une volonté de la part de Leila Slimani de ne pas prendre parti et de mettre tout le monde dos à dos afin de ne froisser personne et permettre la mise en place ce cette saga familiale.
Tout est ébauché mais sans véritable profondeur.
Pourtant que de thèmes porteurs ! La place de la femme dans la société marocaine, la marche vers l’indépendance,  la construction d’un couple mixte, le lien au colonisateur.
Dans le roman Amine montre à l’un de ses enfants comment greffer un citronnier et un oranger. Cela devient un citrorange dont le fruit sera amer. La greffe n’a pas prise.
Idem pour moi.
Peut être la greffe prendra-t-elle avec les deux tomes suivants.

Butcher’s Crossing de John Williams 10/18💛💛💛

Butcher's crossing par Williams

Nous sommes dans l’état du Kansas aux États Unis en 1870. Plus précisément à Butcher’s Crossing , en français le carrefour des bouchers.
Et ce village de l’Ouest Américain porte bien son nom. C’est le lieu de rencontre et de vente de peaux pour les chasseurs de bisons.
C’est là que va arriver William Andrews, 23 ans étudiant à Harvard et qui souhaite découvrir la vie sauvage.
Il est venu à Butcher’s Crossing  pour rencontrer Mc Donald un tanneur de peaux que connaissait son père et surtout afin que Mc Donald lui présente des chasseurs afin de monter une expédition.
Ce sera fait.
Il va rencontrer Miller, le seul à savoir où se trouve l’un des derniers troupeaux de bisons caché dans une vallée montagneuse du Colorado.
Pour partir en expédition ils seront 4 : William Andrews, Miller mais aussi Schneider l’écorcheur de bisons et Charley Hoge conducteur du chariot.
L’expédition est formée d’un chariot , de 8 bœufs, de tonnes de poudre, de fusils et de victuailles.
Cette expédition deviendra une quête initiatique dans les grandes plaines et montagnes de l’Ouest Américain.
Âmes sensibles s’abstenir car le carnage des bisons ( comment dire autrement) peut retourner l’âme . J’y reviendrai un peu plus loin.
Mais il ne faut pas s’arrêter à cet état des choses.
L’écriture de John Williams nous restitue à la perfection ces grands espaces, mais aussi la psychologie et la quête de ces quatre hommes.
Comme dans toute quête initiatique il y a l’obligation du dépassement de soi et de la confrontation des hommes et de la nature sauvage.
C’est lyrique mais en même temps d’une réalité totale. C’est là force de l’écriture de John Williams qui  par sa simplicité nous rends compte  du cheminement de ces hommes.
Et par son récit,  John Williams magnifie ces troupeaux de bisons qui vont être victime d’un carnage monstrueux
Il nous dit aussi la force de la nature. Un grand livre de nature writing.
Enfin comment ne pas avoir envie de traverser ces grandes plaines pour rejoindre le Colorado et profiter sereinement et pacifiquement de la nature et des bisons.
« Il huma à pleins poumons l’air parfumé  qui montait de l’herbe, se mêlant à la sueur âcre du cheval. Agrippant fermement les rênes d’une main, il pressa l’animal des talons  et s’élança vers les Grands Espaces. »

De pierre et d’os de Bérengère Cournut. Le Tripode💛💛💛💛

De pierre et d'os par Cournut

 

De Pierre et d’os de Bérengère Cournut est un roman qui concilie ethnologie, grands espaces arctiques, rites animistes et chamanisme autour du personnage d’Uqsuralik, jeune femme livrée à elle même.
Le roman n’est pas daté mais nous sommes certainement à la fin du 19eme siècle quelque part au milieu des glaces et de la banquise  sur le Territoire de Nuna. Nous sommes sur la Terre des Inuits entre Grand Nord Canadien et Groenland.
La famille d’Uqsuralik à posé son campement sur la banquise : igloo, chiens et traîneaux.
Un matin Uqsuralik entend un énorme grondement
 » Il est trop tard :la banquise est en train de se fendre à quelques pas de moi. L’igloo est de l’autre côté de la faille, ainsi que le traîneau et les chiens. Je pourrais crier, mais cela ne servirait à rien. …… Bientôt la faille se transforme en chenal, un brouillard s’élève de l’eau sombre. Petit à petit, ma famille disparaît dans la brume. » ( page 12 )
Uqsuralik est seule sur la banquise , avec son chien Ikasuk ,3 jeunes chiens et un couteau en demi lune.
Commence alors pour Uqsuralik une errance dans le Territoire de Nuna.
Uqsuralik sera confrontée à la nature belle et sauvage, aux animaux,  aux hommes et aux femmes Inuits mais aussi aux esprits qui peuplent la nuit gelée et glacée de l’ Arctique.
Le temps est rythmé  par les demi-lunes , les jours sans nuits et les nuits sans jours, mais aussi par l’éclosion des oiseaux, le bruit et la couleur de la glace.
Et dans ce rythme lancinant les hommes et femmes passent et vivent.
Ils vivent de leur pêche,  de leur chasse, de leurs histoires avec les esprits.
Ils vivent de leur chants que perpétue la tradition.
Bérengère Cournut rythme aussi son récit par les chants qui racontent les Inuits.
L’errance d’Uqsuralik est rythmée par tout ces éléments  et alors Bérengère Cournut nous brosse une fresque poétique du monde des Inuits.
Mais pas que..

Car à travers cette errance , est magnifié le féminin,  la procréation,  la vie.
Chant de Sauniq à Uqsuralik
Je suis née par beau temps
Dans une famille nombreuse
Ma mère m’avait prédit longue vie
J’ai échappé à plusieurs famines
Et connu plusieurs maris
J’ai donné naissance à beaucoup d’enfants
Certains nés de mon ventre
D’autres extraits par mes mains
Grâce à  eux, j’habiterai longtemps Nuna
Notre territoire commun
Parmi tous ces enfants
Uqsuralik,  ma dernière fille,
Tu es la seule pour qui je me fais du souci
Tu es à la fois ourse et hermine
Ta fille est un corbeau
Vous avez à  vous deux
La force de plusieurs animaux
En tirant ses cheveux
Ma petite mère Hila
A précipité la mort du Vieux
Et vengé son père
En s’associant de ton côté
A l’étranger nommé Naja
Tu t’apprêtes à voyager au delà
Des mondes perçus par la plupart d’entre nous
Uqsuralik,  ma dernière née
Ne dis à personne que ton initiation à commencé
Ou bien tes visions seront brouillées,  emprisonnées
Uqsuralik,  ma dernière née
Ne dis à personne que les esprits t’ont visitée
Ou bien tes pouvoirs seront brimés, entravés
Les femmes puissantes
Encourent d’abord
Tous les dangers.